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lundi 10 juin 2019

Une vie entre deux océans - Margot L.Stedman

[...]

Le jour du miracle, Isabel, agenouillée au bord de la falaise, arrangeait la petite croix de bois flotté que son mari venait de fabriquer. Un gros nuage solitaire traînaillait dans le ciel de cette fin d'avril, qui s'étendait au-dessus de l'île en miroir de l'océan. Elle arrosa encore un peu puis tassa la terre au pied du buisson de romarin qu'elle avait planté récemment.

"...et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal...", murmura-t-elle.

L'espace d'un instant son esprit lui joua des tours, elle eut l'impression d'entendre des pleurs de bébé. Elle repoussa cette illusion, et dirigea plutôt son regard vers un groupe de baleines qui remontaient la côte pour mettre bas dans les eaux plus chaudes; elles refaisaient surface de temps à autre à la faveur de grands coups de queue  telle une aiguille ondulant dans une tapisserie. Elle entendit à nouveau les pleurs, mais, cette fois-ci, ils étaient plus forts dans la brume de l'aube. Non, ça ne pouvait pas être ça.

Depuis ce côté de l'île, s'étendait l'immensité, jusqu'en Afrique. Ici, l'océan Indien plongeait dans le Grand Océan austral qui formait alors comme un tapis sans limites au pied des falaises. Par des journées comme celle-ci, l'eau lui paraissait si solide qu'elle avait la sensation qu'elle aurait pu marcher jusqu'à Madagascar sur cet azur. L'autre côté de l'île, tourmenté, donnait vers le continent australien, distant d'environ cent cinquante kilomètres; elle n'appartenait pas vraiment à cette terre, sans toutefois en être tout à fait émancipée; elle était la plus haute d'une chaîne de montagnes sous-marines qui s'étaient élevées du fond de l'océan comme des dents sur une mâchoire déchiquetée, prêtes à dévorer tout navire égaré en quête de refuge.

Comme pour se faire pardonner, l'île - Janus Rock - avait un phare, dont le faisceau lumineux offrait une zone de sécurité sur cinquante kilomètres à la ronde. Chaque soir, l'air résonnait du bourdonnement régulier de la lanterne, qui tournait, tournait, tournait sans fin; avec constance, sans jamais blâmer les rochers, sans craindre les vagues: présente pour sauver des vies au besoin.

Les pleurs persistaient. La porte du phare claqua au loin et la haute silhouette de Tom apparut sur la galerie, il sortait pour observer l'île avec ses jumelles.

"Izzy! Un canot! hurla-t-il en lui montrant la crique. Sur la plage! Un canot!"

Il disparut pour réémerger quelques instants plus tard en bas.

"On dirait qu'il y a quelqu'un dedans !" cria-t-il.

Isabel courut le plus vite possible à sa rencontre, et il lui tint le bras pour négocier la descente de l'étroit chemin pentu et accidenté qui menait à la petite plage.

"Il y a bien un bateau, déclara Tom. Et ... oh! Sapristi ! Il y a un type dedans, mais..."

La silhouette était immobile, effondrée en travers du banc, et pourtant les pleurs perduraient. Tom se précipita sur le dinghy et tenta de réveiller l'homme, avant de fouiller l'espace du côté de la proue, d'où venaient les cris. Il en sortit un paquet enveloppé de laine: un doux cardigan de femme couleur lavande emmitouflait un bébé hurlant.

"Bon Dieu ! s'exclama-t-il. Bon Dieu, Izzy. C'est...
-Un bébé ! Oh Dieu du ciel ! Tom! Tom! Là ... donne-le-moi!"

Il lui tendit le petit paquet et tenta une fois encore de ranimer l'inconnu; mais aucun pouls. Il regarda Isabel, qui auscultait la minuscule créature.

"Il est mort, Izz. Et le bébé?
-Il va bien, apparemment. Ni blessures ni contusions. Mais il est si petit! dit-elle tout en se tournant vers le nouveau-né qu'elle berçait dans ses bras. Là, là... Tu es en sécurité, maintenant, mon tout petit. Tu es sauvé, mon beau bébé !"

 [...]

Extrait du livre "Une vie entre deux océans" de M.L. Stedman, éd."Le livre de poche", p. 11 à 13.


L'histoire:

Nous sommes dans les années vingt.Tom et sa femme Isabel sont les gardiens du phare de Janus Rock, un petit îlot désolé et balayé par les vents d'Australie. Le jeune couple a tout pour être heureux, sauf qu'ils ne parviennent pas à devenir parents. Les fausses-couches s'enchaînent, les peines aussi. Et puis voilà qu'un canot s'échoue au pied du phare. Un bébé en pleine santé se trouve miraculeusement à l'intérieur. Un signe de la Providence? Toujours est-il, qu'en pleine détresse et psychologiquement fragile, Isabel l'adopte immédiatement. Tom cède, il voudrait tellement la rendre pleinement heureuse... Mais le destin est imprévisible et il leur réserve encore une terrible épreuve. Leur couple résistera-t-il au réveil des consciences?
M.L. Stedman

Le roman:

"Une vie entre deux océans" (titre original en anglais: "The light between oceans") est le premier roman de l' australienne M.L. Stedman, publié en 2012.

Il a inspiré au réalisateur Derek Cianfrance une adaptation cinématographique en 2016, qui s'intitule: "Une vie entre deux océans". A voir, donc...


Quelques citations:

-"Tout comme le mercure qui contribuait à la rotation de la lumière, Isabel était... un mystère. Capable de soigner comme d'empoisonner; capable de porter tout le poids de la lumière mais aussi de la diffracter en un millier de particules impossibles à attraper, s'égaillant dans toutes les directions." p.128

- "Lorsqu'il s'éveille parfois de rêves sombres emplis de berceaux brisés, de boussoles sans aiguille, il chasse le malaise et laisse la lumière du jour les effacer et, solitaire, se rendort avec la musique du mensonge." p.242

-"Le vent ne s'arrête jamais. Il lui arrive de disparaître, mais uniquement pour reprendre des forces ailleurs, et il revient se jeter contre l'île, comme pour signifier quelque chose que Tom ne comprend pas." p.250

-"Il chercha sur le visage d'Isabel des traces de l'amour qu'elle lui avait juré tant de fois, mais elle n'était plus que furie déchaînée, comme l'océan autour d'eux." p. 325

-"Il lutte pour trouver du sens à tout ça - tout cet amour, tellement déformé, réfracté, comme la lumière à travers la lentille." p.343

-"Il suffit de pardonner une fois. Tandis que la rancune, il faut l'entretenir à longueur de journée, et recommencer tous les jours." p.491

-"Il regarde l'océan se rendre à la nuit, il sait que le rayon de lumière va revenir." p.521

Mon avis:

Voilà un livre captivant, à l'histoire prenante, qui se lit d'un trait ou presque (il fait tout de même plus de 500 pages...). J'ai aimé cette histoire familiale, ponctuée par le ressac et le bruit du vent, qui se déroule à la clarté familière du phare de Janus Rock. On entend les mouettes et on sent le sable qui pique le visage. Et la solitude. Les personnages sont attachants et l'auteure dresse leur portrait psychologique de manière subtile, en le distillant peu à peu au fil du récit. Il y a un début et il y a une vraie fin: j'adore. Une lecture sans prise de tête, que je vous conseille si vous êtes un tant soit peu sentimental. Dans le cas contraire, fuyez très vite!

lundi 17 avril 2017

L'insoutenable légèreté de l'être - Milan Kundera

[...]

Le débat entre ceux qui affirment que l'univers a été créé par Dieu et ceux qui pensent qu'il est apparu tout seul concerne quelque chose qui dépasse notre entendement et notre expérience. Autrement réelle est la différence entre ceux qui doutent de l'être tel qu'il a été donné à l'homme (peu importe comment et par qui) et ceux qui y adhèrent sans réserve.

Derrière toutes les croyances européennes, qu'elles soient religieuses ou politiques, il y a le premier chapitre de la Genèse, d'où il découle que le monde a été créé comme il fallait qu'il le fût, que l'être est bon et que c'est donc une bonne chose de procréer. Appelons cette croyance fondamentale     accord catégorique avec l'être.

Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n'était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L'instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création. Deux choses l'une: ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créés est inadmissible.

Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.

C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir: le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable."

[...]

Extrait du livre de Milan Kundera: "L'insoutenable légèreté de l'être", éd. Folio, sixième partie/ chapitre 5, pages 356 et 357.


Le livre :
Milan Kundera

"L'insoutenable légèreté de l'être" a été écrit
par Milan Kundera, un écrivain naturalisé en France, mais né en Tchécoslovaquie en 1929. Ce roman, dont la version originale est en tchèque, a été publié en français en 1984.

Résumé:

Kundera nous propose une analyse psychologique des relations complexes qui se sont tissées au fil du temps, entre un chirurgien volage, qui entretient des relations régulières ou occasionnelles avec de multiples amantes, et son épouse. Des idylles disséquées minutieusement, avec en arrière-fond, le printemps de Prague de 1968, ainsi que l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Union Soviétique. Oscillant constamment entre légèreté et pesanteur, le récit est régulièrement ponctué des regards affûtés de l'auteur sur les rouages rampants et souterrains du communisme.

Citations:

-"Mais l'homme, parce qu'il n'a qu'une seule vie, n'a aucune possibilité de vérifier l'hypothèse par l'expérience de sorte qu'il ne saura jamais s'il a eu tort ou raison d'obéir à son sentiment." p.56

-"Si la maternité est le Sacrifice même, être fille c'est la Faute que rien ne pourra jamais racheter." p.70

-"Pour qu'un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s'y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d'Assise." p.77

-"Qui vit à l'étranger marche dans un espace vide au-dessus de la terre sans le filet de protection que tend à tout être humain le pays qui est son propre pays, où il a sa famille, ses collègues, ses amis, et où il se fait comprendre sans peine dans la langue qu'il connaît depuis l'enfance." p. 116

-"Le roman n'est pas une confession de l'auteur, mais une exploration de ce qu'est la vie humaine dans le piège qu'est devenu le monde." p.319

-"Vaut-il mieux crier et hâter ainsi sa propre fin? Ou se taire et s'acheter une plus lente agonie?" p.320

-"De deux choses l'une: ou bien l'homme a été créé à l'image de Dieu et alors Dieu a des intestins, ou bien Dieu n'a pas d'intestins et l'homme ne lui ressemble pas." p.352

_"[...] le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable." p.357

-"La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch." p.362

-"On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour ou non-amour, de notre bienveillance ou haine, et dans quelle mesure elles sont d'avance conditionnées par les rapports de force entre individus." p.421

Mon avis:

Pour de nombreux critiques, cette oeuvre est, ni plus ni moins, l'un des sommets mythiques de la littérature. Tout lecteur digne de ce nom, doit absolument avoir défié ses pentes sélectives au moins une fois dans sa vie. Soit...

Après m'être consciencieusement encordée aux premiers chapitres, j'ai fini, bien malgré moi, par décrocher complètement assez rapidement. Damnation! Si je m'étais écoutée, j'aurais rebroussé chemin en courant! Mais le défi était trop énorme pour renoncer ainsi. Je me suis donc obligée à aller cueillir le dernier mot du livre, et... oui oui,  j'y suis finalement parvenue :)! En chemin: beaucoup d'ennui et d'exaspération... Sautant allègrement d'une analyse à l'autre, entre pesanteur, légèreté, merde et kitsch (je ne dis là que la vérité, toute la vérité),  Kundera jongle sans cesse avec des concepts d'une telle abstraction, que j'ai été prise de vertiges à plusieurs reprises. Un vrai calvaire...parsemé de quelques pétales de roses (lire citations).

Alors, les amis, à vous de voir maintenant. Si vous aimez l'aventure, c'est sûr, ce livre est pour vous!

dimanche 15 novembre 2015

La case de l’oncle Tom - Harriet Beecher-Stowe



Topsy, la nouvelle petite esclave, ne fait que des bêtises et Miss Ophélia, chargée de son éducation mais qui peine à se faire obéir, s’en plaint ouvertement. Saint-Clare, le maître de Topsy, essaie de comprendre l’attitude de la fillette. Sa fille, la douce Évangéline (Eva), est présente:

[…]

-Pourquoi vous comportez ainsi, Topsy ? fit Saint-Clare que la figure comique de la négrillonne amusait malgré lui.

-Parce que j’ai mauvais cœur, dit Topsy d’un air piteux.

-Ne tenez-vous aucun compte des punitions de miss Ophélia ?

-Oh ! mon ancienne maîtresse me fouettait plus fort, me tirait les cheveux, me cognait la tête contre la porte, mais je n’en profitais pas. Quand bien même on m’aurait arraché tous les cheveux, je crois que ça n’aurait abouti à rien. Je suis si méchante ! j’ai tous les défauts d’une négresse !


vendredi 10 juillet 2015

« Les Fourmis » - Bernard Werber


[…]

103 683e s’approche des mercenaires naines. Elle leur demande si elles ont entendu parler de la mise au point d’une arme secrète à Shi-gae-pou, une arme capable d’annihiler en un éclair toute une expédition de vingt-huit fourmis rousses. Elles répondent n’avoir jamais vu ou entendu parler de quoi que ce soit d’aussi efficace.

103 683e questionne d’autres mercenaires. Une jaune prétend avoir assisté à un tel prodige. Ce n’était cependant pas une attaque de naines…mais une poire pourrie qui était inopinément tombée d’un arbre. Tout le monde émet de pétillantes phéromones de rires. C’est de l’humour fourmi jaune.

103 683e remonte dans une salle où s’entraînent de proches collègues. Elle les connaît toutes individuellement. On l’écoute avec attention, on lui fait confiance. Le groupe « recherche de l’arme secrète des naines » comprend bientôt plus de trente guerrières décidées. Ah ! si 327e voyait ça !

mercredi 20 mai 2015

L’étranger - Albert Camus (analyse)


L’extrait suivant prend place au terme du procès de Meursault pour meurtre avec préméditation. 

[…]

Ici, le procureur a essuyé son visage brillant de sueur. Il a dit enfin que son devoir était douloureux, mais qu’il l’accomplirait fermement. Il a déclaré que je n’avais rien à faire avec une société dont je méconnaissais les règles les plus essentielles et que je ne pouvais pas en appeler à ce cœur humain dont j’ignorais les réactions élémentaires. « Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c’est le cœur léger que je vous la demande. Car s’il m’est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu’aujourd’hui, je n’ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d’un commandement impérieux et sacré et par l’horreur que je ressens devant un visage d’homme où je ne lis rien que de monstrueux. »

Quand le procureur s’est rassis, il y a eu un moment de silence assez long. Moi, j’étais étourdi de chaleur et d’étonnement. Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu que c’était une affirmation, que jusqu’ici il saisissait mal mon système de défense et qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. Il y a eu des rires dans la salle. Mon avocat a haussé les épaules et tout de suite après, on lui a donné la parole. Mais il a déclaré qu’il était tard, qu’il en avait pour plusieurs heures et qu’il demandait le renvoi à l’après-midi. La cour y a consenti.

L’après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l’air épais de la salle, et les petits éventails multicolores des jurés s’agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. À un moment donné, cependant, je l’ai écouté parce qu’il disait : « Il est vrai que j’ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu’il parlait de moi. J’étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : « Tous les avocats font ça. » Moi, j’ai pensé que c’était m’écarter encore de l’affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j’étais déjà très loin de cette salle d’audience. D’ailleurs, mon avocat m’a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m’a paru qu’il avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l’éminent représentant du ministère public, j’ai trouvé quelque chose et puis dire que j’y ai lu à livre ouvert. » Il y avait lu que j’étais un honnête homme, travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l’employait, aimé de tous et compatissant aux misères d’autrui. Pour lui, j’étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu’il l’avait pu. Finalement j’avais espéré qu’une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. « Je m’étonne, messieurs, a-t-il ajouté, qu’on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s’il fallait donner une preuve de l’utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c’est l’Etat lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n’a pas parlé de l’enterrement et j’ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j’ai eu l’impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige.

À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d’inutile en ce lieu m’est alors remonté à la gorge, et je n’ai eu qu’une hâte, c’est qu’on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C’est à peine si j’ai entendu mon avocat s’écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d’égarement, et demander les circonstances atténuantes pour une crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l’audience et l’avocat s’est assis d’un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J’ai entendu : « Magnifique, mon cher. » L’un d’eux m’a même pris à témoin : « Hein ? » m’a-t-il dit. J’ai acquiescé, mais mon compliment n’était pas sincère, parce que j’étais trop fatigué.

Pourtant l’heure déclinait au-dehors et la chaleur était moins forte. Aux quelques bruits de rue que j’entendais, je devinais la douceur du soir. Nous étions là, tous, à attendre. Et ce qu’ensemble nous attendions ne concernait que moi. J’ai encore regardé la salle. Tout était dans le même état que le premier jour. J’ai rencontré le regard du journaliste à la veste grise et de la femme automate. Cela m’a donné à penser que je n’avais pas cherché Marie du regard pendant tout le procès. Je ne l’avais pas oubliée, mais j’avais trop à faire. Je l’ai vue entre Céleste et Raymond. Elle m’a fait un petit signe comme si elle disait : « Enfin », et j’ai vu son visage un peu anxieux qui souriait. Mais je sentais mon cœur fermé et je n’ai même pas pu répondre à son sourire.

La cour est revenue. Très vite, on a lu aux jurés une série de questions. J’ai entendu « coupable de meurtre »… « préméditation »… « circonstances atténuantes ». Les jurés sont sortis et l’on m’a emmené dans la petite pièce où j’avais déjà attendu. Mon avocat est venu me rejoindre : il était très volubile et m’a parlé avec plus de confiance et de cordialité qu’il ne l’avait jamais fait. Il pensait que tout irait bien et que je m’en tirerais avec quelques années de prison ou de bagne. Je lui ai demandé s’il y avait des chances de cassation en cas de jugement défavorable. Il m’a dit que non. Sa tactique avait été de ne pas déposer de conclusions pour ne pas indisposer le jury. Il m’a expliqué qu’on ne cassait pas un jugement, comme cela, pour rien. Cela m’a paru évident et je me suis rendu à ses raisons. À considérer froidement la chose, c’était tout à fait naturel. Dans le cas contraire, il y aurait trop de paperasses inutiles. « De toute façon, m’a dit mon avocat, il y a le pourvoi. Mais je suis persuadé que l’issue sera favorable. »

Nous avons attendu très longtemps, près de trois quarts d’heure, je crois. Au bout de ce temps, une sonnerie a retenti. Mon avocat m’a quitté en disant : « Le président du jury va lire les réponses. On ne vous fera entrer que pour l’énoncé du jugement. » Des portes ont claqué. Des gens couraient dans des escaliers dont je ne savais pas s’ils étaient proches ou éloignés. Puis j’ai entendu une voix sourde lire quelque chose dans la salle. Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné ses yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français. Il m’a semblé alors reconnaître le sentiment que je lisais sur tous les visages. Je crois bien que c’était de la considération. Les gendarmes étaient très doux avec moi. L’avocat a posé sa main sur mon poignet. Je ne pensais plus à rien. Mais le président m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. J’ai réfléchi. J’ai dit : « Non. » C’est alors qu’on m’a emmené.

[…]



Extrait du livre : « L’étranger » d’Albert Camus, éd. Folio plus classiques p.102 à 106 




Le livre :

« L’étranger » est un roman écrit par Albert Camus (1913 – 1960) et publié en 1942. Il a immédiatement connu un immense succès qui perdure aujourd’hui encore, puisqu’il est classé à la première place du classement français établi en 1999 des 100 meilleurs livres du XXe siècle.

Il fait partie d’une tétralogie, le cycle de l’absurde, où l’on compte également un essai intitulé « Le mythe de Sisyphe », ainsi que deux pièces de théâtre « Caligula » et « Le malentendu ». 

Les deux premières phrases du roman sont souvent citées comme étant les plus célèbres de la littérature en langue française : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »


L’histoire :

Le récit a pour cadre la banlieue d’Alger, peut-être dans les années d’avant-guerre, l’auteur ne le précise pas. C’est là que vit seul un dénommé Meursault, homme jeune et observateur. Il semble plaire aux femmes, malgré son caractère réservé, voire même taciturne. Ce bureaucrate mène une existence terne et répétitive, par manque d’ambition, de projets, d’envies. Il ne sait vivre que l’instant présent, dans l’économie du sentiment et dans une recherche constante de vérité. Lors des obsèques de sa mère, il ne manifeste aucune tristesse, et les personnes présentes ne peuvent que déplorer une forme d’indifférence de sa part.

Par la suite, Meursault se laisse assez naïvement embarquer dans une histoire étrange, par un voisin peu recommandable, souteneur notoire. Elle finira en tragédie sur une plage assommée de chaleur: Meursault commet l’irréparable en tirant à plusieurs reprises sur un Arabe avec l’arme de son ami voyou. Pourquoi ce crime? A cause du soleil, affirmera-t-il… Absurde, mais nous n’en saurons pas plus : Meursault lui-même paraît incapable d’expliquer son geste.

Toujours est-il qu’il se voit condamner par la justice à la peine capitale, au terme d’un procès qui se joue sans aucune réelle implication de Meursault. Il refuse de s’exprimer, ou le fait dans l’économie du verbe et les juges ne manqueront pas de condamner son crime, mais aussi une personnalité singulière et non conforme aux normes admises par une société attachée au paraître. 

Dans l’attente de l’application du jugement, Meursault se voit contraint à accepter un entretient avec un aumônier par trop insistant. La rencontre qui se voulait salvatrice et pleine de bonnes intentions finit violemment, puisque Meursault généralement placide et peu amène, laisse soudain exploser sa révolte, sa colère. Enfin, et pour la première fois, il explique sa propre vision des choses, un point de vue personnel…  La crise terminée, il retrouve avec bonheur une paix intérieure, nourrie d’une lucidité posée, en osmose avec la nature et sa chaleureuse bienveillance.

A la fin du roman, on ne sait pas si Meursault sera guillotiné. Un pourvoi susceptible de le gracier est en cours. 
                                                                                                                                                                  
Quelques citations :

-« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » p.7

-« Il s’est interrompu et j’étais gêné parce que je sentais que je n’aurais pas dû dire cela. » p.10

-« De toute façon, on est toujours un peu fautif. » p.23

-« Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur la mer. » p. 60

-« Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » p.64

-« […] je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. » p.67

-« Je sais bien que c’était une idée niaise puisque ici ce n’était pas le ridicule qu’ils cherchaient, mais le crime. Cependant la différence n’est pas grande et c’est en tout cas l’idée qui m’est venue. » p.84

-« Je me suis expliqué aussi la bizarre impression que j’avais d’être de trop, un peu comme un intrus. » p. 85

-« […] j’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel. » p.97

-« Mon sort se réglait sans qu’on prenne mon avis. […] Mais réflexion faite, je n’avais rien à dire. » p.98

-« À ce moment, il s’est tourné vers moi et m’a désigné du doigt en continuant à m’accabler sans qu’en réalité je comprenne bien pourquoi. » p. 100

-« Maman disait souvent qu’on n’est jamais tout à fait malheureux. Je l’approuvais dans ma prison, quand le ciel se colorait et qu’un nouveau jour glissait dans ma cellule. » p.112

-« Je prenais toujours la plus mauvaise supposition : mon pourvoi était rejeté. ``Eh bien, je mourrai donc.’’ » p.112

-« Du moment qu’on meurt, comment et quand, cela n’importe pas, c’est évident. » p.113

-« Quant à moi, je ne voulais pas qu’on m’aidât et justement le temps me manquait pour m’intéresser à ce qui ne m’intéressait pas. » p.115

-« Je  lui ai dit que je ne savais pas ce qu’était un péché. On m’avait seulement appris que j’étais un coupable. J’étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus. » 

-« Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valaient  un cheveu de femme.» p.118

-« Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. » p.119

-« […] cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. » p.120

-« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » p. 120


L’écriture :

« L’étranger » est un roman très court (113 pages) qui paraît trompeusement d’une grande simplicité.  Le style prend souvent un tour oral. Direct et économe, il est à l’image de Meursault. En réalité, le texte a subi un dépouillement savamment étudié (phrases courtes, mots simples, naïveté de certaines formules, répétitions) et Camus réussit la prouesse de nous délivrer tout de même un condensé complexe d’idées. Là réside l’immense talent d’écriture de Camus…
La forme choisie par l’auteur, sorte de journal écrit à la première personne du singulier, est le fruit d’une réflexion menée par Meursault, le héros du livre (ou plutôt devrais-je parler d’anti-héros), vraisemblablement lors de son incarcération. Cette longue confession est souvent écrite au passé composé, ce qui contribue à cette impression de facilité de lecture, tout en  privant le récit de dynamisme. Parfois, le monologue de Meursault devient creux et profondément ennuyeux, en miroir à sa propre personnalité. Il déconcerte souvent par une certaine naïveté, qui se traduit par un choix d’expressions presque enfantines. 
Mais Meursault nous conduit linéairement et avec sûreté, jusqu’au point d’orgue de son récit: le meurtre de la plage. La description de la tragédie est amenée en termes impressionnistes : sous l’emprise funeste d’un soleil de plomb qui brouille sa perception du réel, il commet l’irréparable.
Au cours du procès, Camus dévoile un peu plus son personnage : il lui fait explorer des paysages introspectifs et le mène vers le questionnement. Un changement accompagné par une prise de conscience du regard de l’autre et de sa propre culpabilité. Le langage est plus élaboré, moins succinct que dans la première partie du roman. Comme en apothéose, il aboutit à l’envolée presque poétique de la dernière page du récit.


Analyse express de quelques thèmes du livre:


Le deuil d’une mère :

La mère de Meursault est une absente qui occupe une place importante du début à la fin du récit. L’indifférence affichée de son fils lors de ses funérailles, ainsi que par après, choque son entourage. Pourtant, l’apparition récurrente de la figure maternelle dans ses pensées interroge et laisse croire au lecteur, qu’elle est peut-être bien une clé pour décoder le comportement absurde de Meursault. Sa peine serait-elle bien plus profonde qu’il ne veut bien l’avouer dans sa confession ? Son besoin constant de sommeil n’est-il pas une recherche d’apaisement dans l’oubli, une façon d’atténuer sa souffrance ? Sa sortie au bord de mer après l’ensevelissement, suivie d’une relation précipitée avec la sensuelle Marie, n’est-elle pas une façon de se tourner vers la vie pour oublier le poids trop lourd de son deuil ? 
Mais peut-être n’était-ce encore pas suffisant : son amitié avec Raymond défie tout bon sens, de même que le drame de la plage. Pourrait-on affirmer que Meursault tout à sa peine (vécue de façon presque autistique) et à sa culpabilité d’avoir négligé une mère en fin de vie, cherche inconsciemment les problèmes, comme si son existence n’avait finalement guère de valeur à ses yeux? Lorsque sa  mère était encore de ce monde, elle était peut-être encore son dernier garde-fou avant le chaos. Avec sa disparition, Meursault laisse son manque d’appétence pour la vie, sa désespérance prendre le dessus. Et le voilà qui met sa vie en miettes comme si de vouloir avancer n’avait plus aucun sens.


La religion :

La rencontre entre Meursault et l’aumônier est un moment crucial du roman. Notre prisonnier fait son possible pour l’éviter, sachant que la religion est un concept vide de sens à ses yeux: il ne croit pas en Dieu et ne manifeste aucun intérêt pour ce sujet, estimant même que ce serait une perte de temps que d’en parler, car la vraie vie est pour lui ici-bas. On sent qu’il cherche vraiment à comprendre ce que lui dit l’ecclésiastique. Mes ses idées abstraites  se heurtent rapidement au pragmatisme et à l’absence de remords de Meursault. L’aumônier insiste pourtant : presque tous les condamnés finissent par se rattacher à l’espoir que leur offre la religion. Meursault lui,  reste étranger à ce mirage de rédemption: après la mort, il n’y a plus rien. Son salut, il ne l’envisage que dans la vie réelle. Peut-être aurait-il pu le trouver auprès de son amante Marie, la figure charnelle, mais en aucun cas auprès de Marie, la figure religieuse. Intéressante symbolique du prénom, n’est-ce pas ?

Finalement, l’obstination du religieux va déclencher une crise surprenante et inattendue chez Meursault. La religion, qui demande une forme de soumission, d’acceptation, provoque chez lui un effet contraire : une révolte violente et libératrice. Il s’affirme enfin haut et fort face au monde, abandonne ses doutes et ses craintes enfantines: il veut rester étranger à la religion et à tout ce qui pourrait venir de la société des hommes, y compris leurs règles ou  code moral. Jusqu’au bout, sans compromis. Sa révolte a tué tout espoir de rédemption ou de pardon et l’a conduit à rechercher la paix intérieure en communion avec la nature, qui elle ne le juge pas. L’avis des autres n’a plus aucune importance. Il en vient même à souhaiter leur haine.


Le soleil et la chaleur:

Le soleil et la chaleur sont des thèmes omniprésents dans le roman. Ce cadre météorologique est primordial  dans le déroulement du récit. Dès la première page, on trouve un « Il faisait très chaud. » Par la suite, cela va se répéter à de nombreuses reprises, toujours dans le sens de la pénibilité et de la souffrance. Le soleil, « écrasant », « insoutenable », est présenté comme une entité malfaisante dont la violence pousse Meursault à commettre un geste de folie : le meurtre de la plage. Même lors de son jugement, « le soleil s’infiltrait par endroits et l’air était déjà étouffant » dans la salle. Meursault n’explique pas au juge les raisons qui l’ont poussé à tirer, peut-être ne le sait-il pas lui-même, peut-être ne veut-il tout simplement pas entrer en matière, on ne le saura pas…Mais il affirme que c’est « à cause du soleil », comme s’il était en osmose avec lui et que son agressivité rayonnante s’était prolongée jusque dans son bras armé… Absurde. La réponse naïve de Meursault ressemble à celle que ferait un enfant pris en faute, qui répondrait presque au hasard la première chose qui lui viendrait  à l’esprit pour se débarrasser au plus vite d’un adulte, même une énormité !

Par opposition, la nuit est une amie complice, qui enveloppe avec douceur les amants et calme Meursault. Les dernières lignes du roman racontent une nuit « chargée de signes et d’étoiles » et  un soir « comme une trêve mélancolique ». Meursault est alors en paix avec lui-même, en harmonie avec le monde naturel.


Mon avis :

Ce livre, je l’ai lu à l’école et je dois bien avouer être passée complètement à côté du texte de Camus. Depuis des années, je ne gardais qu’un souvenir de profond ennui, sans plus…Pourtant les classements littéraires décernent régulièrement à « L’étranger » une couronne de lauriers. Je me suis donc laissée convaincre: il était temps de relire cette œuvre avec un regard neuf.

J’ai à nouveau ressenti avec beaucoup d’intensité l’absurdité de cette histoire. Comment faire pour cerner Meursault, ce personnage étrange, pétri d’indifférence, qui refuse de se plier au mensonge et qui se laisse entraîner d’une manière peu vraisemblable dans une histoire abracadabrante ? Sa recherche éperdue d’authenticité et de vérité font de lui un être singulier, un étranger hermétique aux conventions sociales. À tel point que le lecteur finit par attendre la phrase qui le mettrait sur la piste logique de la folie. Il n’y a qu’au moment de sa révolte en cellule que ses idées, jetées pêle-mêle à l’aumônier, s’entrechoquent dans une grande confusion. Pourtant, Camus se garde bien de nous emmener franchement sur ce chemin par trop facile. La surprenante quiétude de Meursault après la tempête, sa communion avec les éléments naturels, sa faculté à se distancer, sèment à nouveau le doute dans l’esprit du lecteur. L’auteur préfère cultiver délibérément le questionnement. Le livre entier s’articule autour d’une phrase phare : « Quel est le sens de la vie ? »

Meursault est indéniablement un assassin. Il mérite donc une sanction juste.  Mais la justice des hommes est-elle toujours à la hauteur de sa tâche ? On a jugé le « monstre moral », pas le meurtrier. En invoquant la peine de mort, la justice devient elle-même un monstre de vanité: terrible constat d’absurdité. Ceux qui comme nous auront lu son journal, verront en Meursault au mieux une énigme, au pire un mauvais jeu de mots : l’homme qui « Meurt » comme un « sot »… pour la vérité.  

Il y aurait encore tant de choses à dire, mais je tiens à terminer sur une note positive : Camus a su dépeindre les couleurs de la vie au travers de l’absurde. C’est une magnifique prouesse construite autour d’un drame, n’est-ce pas ?…

mardi 18 novembre 2014

Les Hauts de Hurle-Vent - Emily Brontë




Voici le passage du livre qui est à l’origine du sentiment de trahison ressenti par Heathcliff envers Catherine.  C’est un moment charnière dans l’histoire, un malheureux quiproquo, qui renferme les clés de son besoin obstiné de vengeance...

La narratrice est Nelly, l’employée de maison. Catherine lui fait des confidences intimes:

[…]

J’entrai dans la cuisine et m’assis pour endormir doucement mon petit agneau. Heathcliff, croyais-je, était allé dans la grange.

Je compris plus tard qu’il avait simplement passé derrière le banc à haut dossier ; il s’était jeté sur une banquette le long du mur, loin du feu, et y demeurait silencieux. 

Je berçais Hareton sur mes genoux en fredonnant une chanson qui commençait ainsi :

Sous le plancher, les souris entendaient,

En pleine nuit, les bébés qui pleuraient,

Quand Miss Cathy, qui, de sa chambre, avait écouté l’altercation, passa la tête et murmura :

—Êtes-vous seule, Nelly ?

—Oui, miss, répondis-je.

Elle entra et s'approcha du foyer. Je la regardai, supposant qu'elle allait dire quelque chose. Sa phy-sionomie semblait troublée et inquiète. Ses lèvres étaient entrouvertes, comme si elle voulait parler ; mais, au lieu d'une phrase, ce fut un soupir qui s'en échappa. Je repris ma chanson ; je n'avais pas oublié ses récents faits et gestes.

—Où est Heathcliff ? demanda-t-elle en m'interrompant.

—A son travail à l'écurie.

Il ne me contredit pas ; peut-être somnolait-il. Un autre long silence suivit, pendant lequel j'aperçus une larme ou deux couler de la joue de Catherine sur les dalles. « Regrette-t-elle sa honteuse con-duite ?me demandai-je. Ce serait une nouveauté. Mais elle en arrivera au fait comme elle voudra, ce n'est pas moi qui l'aiderai ! » Non, elle s'inquiétait peu de tout ce qui ne la concernait pas personnellement.

—Oh ! mon Dieu, s'écria-t-elle enfin, je suis bien malheureuse !