Pour
la petite et la grande histoire :
Nous sommes en
1930 aux Etats-Unis, plus précisément en Iowa, un Etat dont les ressources sont
essentiellement agricoles. Le krach de Wall Street de 1929 entraîne dans son
sillage la ruine d’un grand nombre d’américains. Beaucoup de petits épargnants
ont vu leur banque ou leur société d’assurance faire faillite. On ne prête plus
aux commerçants, ni aux entreprises. L’heure est au chômage, à la récession, et
souvent même à la faim… Les gens n’achètent plus, l’agriculture voit ses prix
s’effondrer. Les temps sont durs…Dans les grandes villes, la crise pousse à la
création de petites affaires pour survivre et on cherche à innover, afin de se
créer une niche commerciale dans ce marasme général.
Les habitants de l’Iowa, état croyant et rural par excellence, ne sont pas encore entrés dans la mouvance progressiste : souvent très attachés à leurs traditions, aux terres qui les nourrissent, à des valeurs liées à la rigueur d’une existence austère, leur vie est axée sur le travail et la droiture morale.
Grant Wood est né dans
ce coin de pays, son père était Quaker. En 1930, il a 39 ans. Le clivage
ville-campagne est une problématique qu’il connaît très bien : Wood est un
homme qui a voyagé en Europe pour ses études artistiques et il a posé ses
valises dans plusieurs grandes capitales.
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Grant Wood |
A cette époque, il
cherche à vivre de sa peinture, mais ne parvient qu’à rafler des petits prix à
des foires agricoles et ne connaît qu’une modeste renommée locale. Un jour, il
passe devant une ferme de l’époque Victorienne (fin du 19 ème) à
Eldon.
Son attention est
captée par la présence d’une fenêtre sous toit en forme d’ogive de style
néogothique. Elle lui rappelle celles des monuments religieux européens du
Moyen-âge. Aux yeux de Grant Wood, cette maison matérialise la mentalité et la
culture caractéristiques de son Iowa natal… Elle fut immédiatement une source
d’inspiration intense, un lieu parlant qu’il lui fallait mettre en scène sans
tarder.
Voici les propos
de l’artiste, parus dans une étude de l’historien John Evans Seery : « J'avais
vu une maison de campagne, blanche et soignée, avec son porche blanc et
net - une maison de campagne construite avec des lignes gothiques sévères. Cela
m'a donné une idée. L'idée était de trouver deux personnes qui, par leurs
traits, s’accorderaient à une telle maison. J'ai regardé autour de moi, parmi
les gens que je connaissais dans ma ville natale, Cedar Rapids, dans l'Iowa,
mais je n’ai trouvé personne, parmi les fermiers. J’ai finalement incité ma
propre jeune sœur à poser en se peignant les cheveux tirés en arrière, avec une
raie sévère au milieu du front. Le travail suivant consistait à trouver un homme
pouvant représenter le mari. Mon choix s’est finalement porté sur le dentiste
local, qui a, à contrecœur, consenti à poser. J'ai commandé, pour ma sœur, à
une maison de vente par correspondance de Chicago, le tablier imprimé typique
des pionniers ainsi qu'un bleu de travail pour le dentiste. Je les ai
fait poser côte à côte, le dentiste tenant avec raideur, dans sa main droite,
une fourche à trois dents. La fameuse maison de
campagne apparaît à l'arrière-plan.».
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Nancy Wood et le dentiste de la famille, B.H. McKaeby |
Et Grant Wood peint « American
Gothic » :
L’artiste commence à peindre ses modèles sur un panneau de bois de 78 cm sur
65 : « Ce sont des gens tels que ceux que j’ai connus toute ma
vie. J’ai essayé de les rendre fidèlement – ils sont même plus vrais que dans
la vraie vie ».
Ce tableau, qu’il
nomme ironiquement « American Gothic », Wood l’amène à Chicago pour
participer au concours annuel de l’Institut d’Art. Il se verra récompensé par
une médaille de bronze et 300 dollars en argent comptant. L’oeuvre attise très
vite la curiosité des médias et des visiteurs…Elle est sujette à divers
articles dans la presse. Mais son
interprétation divisera, donnant lieu à quantité de commentaires, parfois
antinomiques. L’artiste, quant à lui, entretiendra jusqu’à sa mort en 1942, un
véritable flou artistique à son sujet, évitant les explications claires ou les
justifications.
En effet, certains
voient dans « American Gothic » une caricature, voire une
satire du monde rural du Midwest, avec des personnages austères, renfrognés,
enfermés dans leurs principes et leur religiosité. Les habitants de l’Iowa en
voulurent d’ailleurs beaucoup à Grant Wood. Selon eux, il les faisait passer pour
des puritains intolérants dans un monde replié sur lui-même.
D’autres y, voient
au contraire, un éloge au travail, une
célébration du courage et de l’esprit pionnier qui était porté en exergue
pendant cette Grande Dépression, afin de renforcer la cohésion nationale, stimuler
la combativité et l’esprit d’entreprise des américains.
Que
voit-on sur ce tableau ?
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Tout d’abord, des
yeux... Le regard de l’homme, droit et inquisiteur, vient se planter avec
insistance dans les nôtres. Des rides profondes encadrent un visage aux traits
durs, fatigués. La bouche pincée lui
confère un air austère, fermé, trahissant un caractère plutôt rigide. Est-ce un
pasteur ou un paysan ? Avec ses lunettes rondes, on l’imagine bien penché sur un livre et son veston noir assorti à une chemise à col
droit font plutôt penser à un homme de foi. Puis notre regard s’attarde
sur la fourche de paysan et la salopette tachée de terre en gros jeans. Non, il
n’est pas pasteur. Il s’agit bien d’un agriculteur qui a rapidement enfilé une
veste du dimanche avant de poser pour le
peintre… Observez les coutures de ce bleu de travail : elles dessinent le
motif d’une fourche ! Comme une empreinte, une estampille. Est-ce bien là une allégorie du monde rural,
une ode au pénible labeur des champs ? Une
fourche ainsi exhibée au premier plan du tableau, empoignée fermement,
dents tournées vers le haut, pourrait également
faire penser à une arme redoutable de défense ! Faut-il chercher en
elle une signification plus symbolique : la fourche, c’est également la
flèche des ténèbres, l’emblème du diable. Amusant, pour un croyant sensé
s’éloigner du péché que d’avoir une marque du diable directement sur lui…Ironie
d’artiste. Que voulait donc dire Wood ? Que chaque homme porte en lui le
germe du mal et qu’à trop vouloir rester sur le droit chemin, il risque
de tomber dans les pires excès ? Seul l’artiste
détenait les clés de lecture de cette fameuse fourche...
Passons maintenant
à la femme. Elle paraît bien plus jeune que l’homme. C’est pourquoi,
contrairement aux déclarations de Wood, la sœur l’artiste affirmera toujours qu’il s’agit de sa fille et non de
son épouse… Elle porte un tablier de ménagère sur une robe noire et triste à
petit col blanc. Le camée, qu’elle ne doit porter qu’aux grandes occasions, lui
donne un air apprêté, endimanché. Sa coiffure en chignon, plaquée au crâne, lui confère une apparence stricte,
austère. L’ensemble fait un peu vieillot et désuet, même pour les années
30 ! Faites la comparaison avec la
mode citadine de cette époque :
La position de
cette femme, légèrement en retrait derrière son père, ainsi que ses épaules,
qui sont exagérément affaissées (impression
encore accentuée par son long cou fin et droit), parlent pour une personnalité
plutôt effacée. Remarquez également que le peintre l’a représentée sans poitrine, ni plis au niveau du tablier
(contrairement au père, qui par comparaison, paraît un peu fripé). L’artiste
semble avoir gommé, lissé toute féminité par trop affichée. Regardez la petite
mèche en spirale qui s’échappe du chignon. La femme a-t-elle vite
accompli une dernière tâche avant de poser pour le peintre ? Cette mèche
est-elle là pour adoucir le visage ? Certains y ont pourtant vu la forme
d’un serpent… Encore une ambivalence ! Mais son regard à elle est
différent de celui de son père : elle semble absente et ses yeux se posent
ailleurs. Une certaine tristesse émane de son visage, de ses yeux bleus
légèrement enflés, de sa bouche aux lèvres fines.
Entre eux deux se
trouve la fenêtre de la maison, parfaitement centrée. Elle est le troisième
personnage de l’œuvre. Sa forme rappelle l’architecture gothique d’une église
moyenâgeuse, et le motif d’une croix chrétienne apparaît lorsqu’on la regarde
avec attention. Les rideaux sont tirés aux deux étages…notre regard ne réussira
pas à percer l’intimité du lieu. Sur le rebord de la fenêtre, à gauche de la
femme, on aperçoit quelques plantes en pot, et juste au-dessus, une persienne
en bois. Elles donnent à l’ensemble un petit air coquet et avenant, propre à un
vrai foyer. Cette composition forme d’ailleurs la seule touche chaleureuse et
vivante du tableau …Dernier petit détail : regardez derrière la ligne des
arbres, au fond à gauche. On peut discerner la flèche discrète d’un édifice
religieux. Dans le bleu du ciel, elle fait écho au paratonnerre situé sur le
faîte du toit et qui a été ajouté par le peintre. Voilà de quoi nous rappeler
que dans cette maison, la religion tient une place importante.
Les
parodies de l’œuvre :
Après guerre, ce
tableau est devenu cultissime aux Etats-Unis. Il est souvent cité comme l’oeuvre
américaine la plus connue, au point qu’on n’hésite pas à parler de véritable icône.
De ce fait, « American Gothic » a donné lieu à d’innombrables
parodies au cinéma, dans les BD, à la télévision, dans la presse écrite, dans
les publicités, etc.
Je vous en propose
ici quelques-unes, parmi un choix phénoménal ! Savourez…




American Gothic a été
acheté par l’Institut d’Art de Chicago, le tableau y est toujours exposé.
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