samedi 10 mars 2012

Le désert des tartares - Dino Buzzati


 (…) Giovanni  Drogo, étendu sur le petit lit, hors du halo de la lampe à pétrole, fut, tandis qu’il songeait à sa vie, pris soudain par le sommeil. Et cependant, cette nuit-là justement- oh ! s’il l’avait su, peut-être n’eût-il pas eu envie de dormir- cette nuit-là, justement, commençait pour lui l’irréparable fuite du temps.

Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas, au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse.

De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon, on s’aperçoit que les nuages ne sont plus immobiles dans les golfes azurés du ciel, mais qu’il fuient, se chevauchant l’un l’autre, telle est leur hâte ; on comprend que le temps passe et qu’il faudra bien qu’un jour la route prenne fin.

A un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l’éclair, et l’on n’a pas le temps de revenir en arrière. Mais, à ce moment-là, Giovanni Drogo dormait ignorant, et dans son sommeil, il souriait, comme le font les enfants.

Bien des jours passeront avant que Drogo ne comprenne ce qui est arrivé. Ce sera alors comme un réveil. Il regardera autour de lui, incrédule ; puis il entendra derrière lui un piétinement, il verra les gens, réveillés avant lui, qui courront inquiets et qui le dépasseront pour arriver avant lui. Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie. Aux fenêtres, ce ne seront plus de riantes figures qui se pencheront, mais des visages immobiles et indifférents. Et s’il leur demande combien de route il reste encore à parcourir, on lui montrera bien encore d’un geste l’horizon, mais sans plus de bienveillance ni de gaieté. Cependant, il perdra de vue ses camarades, l’un demeuré en arrière, épuisé, un autre qui fuit en avant de lui et qui n’est plus maintenant qu’un point minuscule à l’horizon.

Passé ce fleuve, diront les gens, il y a encore dix kilomètres à faire et tu seras arrivé. Au lieu de cela, la route ne s’achève jamais, les journées se font toujours plus courtes, les compagnons de voyage toujours plus rares, aux fenêtres se tiennent des personnages apathiques et pâles qui hochent la tête.

Jusqu’à ce que Drogo reste complètement seul et qu’à l’horizon apparaisse la ligne d’une mer démesurée, immobile, couleur de plomb. Désormais, il sera fatigué, les maisons le long de la route auront presque toutes leurs fenêtres fermées et les rares personnes visibles lui répondront d’un geste désespéré : ce qui était bon était en arrière, très en arrière, et il était passé devant sans le savoir. Oh ! il est trop tard désormais pour revenir sur ses pas, derrière lui s’amplifie le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte.

A présent, Giovanni Drogo dort à l’intérieur de la troisième redoute. Il rêve et il sourit. Pour la dernière fois, viennent à lui, dans la nuit, les douces images d’un monde totalement heureux. Gare à lui s’il pouvait se voir lui-même, tel qu’il sera un jour, là où finit la route, arrêté sur la rive de la mer de plomb, sous un ciel gris et uniforme, et sans une maison, sans un arbre, sans un homme alentour, sans même un brin d’herbe, et tout cela depuis des temps immémoriaux. (…)

Extrait du livre : « Le désert des tartares. »  de Dino Buzzati, éd. Robert Laffont.
 


Le lieutenant Giovanni Drogo est muté au fort Bastiani, une citadelle sinistre et silencieuse, entourée d’un désert minéral : le désert des Tartares. Fasciné par le mirage de la gloire, il choisit d’y rester, dans l’attente patiente d’une attaque ennemie, au cours de laquelle il rêve de s’illustrer au combat. Peu à peu, il se fossilise dans ce lieu, oubliant sa jeunesse et ses espoirs. Une vie d’attente, faite d’ennui et de monotonie. Il mènera seul, dans une auberge anonyme, son premier et unique combat, pourtant voué à l’échec : le combat contre la mort. «  Faisant un effort, Giovanni redresse un peu le buste, arrange d’une main le col de son uniforme, jette encore un regard par la fenêtre, un très bref coup d’œil, pour voir une dernière fois les étoiles. Puis, dans l’obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit. »

La fuite du temps, un thème familier à Dino Buzzati, moëlle épinière de ce livre édité en 1940. Notre constante insatisfaction, notre course effrénée à la poursuite d’un idéal, notre naïve inconscience, nous font souvent passer à côté d’instants privilégiés sans pouvoir les reconnaître… ou trop tard. Faudrait-il apprendre à ne conjuguer la vie qu’au présent ?

J’ai trouvé la lecture de cette œuvre monotone et dans ce sens, elle colle parfaitement au sujet du livre. Mais après coup, lorsqu’on réfléchit au second degré, son analyse s’avère étonnamment riche, derrière un  écran trompeur et calculé de simplicité.      
 

L’albatros - Charles Baudelaire


Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.


Extrait du livre : « Les fleurs du mal. » de Charles Baudelaire




Le poète « maudit » à l’orgueil blessé trouve sa véritable patrie dans le ciel, et se sent proche de ces oiseaux de liberté, compagnons d’infortune, maltraités par des hommes brutaux et rustres. Dans ce poème, Baudelaire évoque sa propre condition, déchiré entre son aspiration de poète à l'élévation et le poids de sa condition humaine. Il est un être incompris, mal dans sa vie.

On dit qu’il aurait peut-être vécu cette scène lors de son voyage à la Réunion.

Beaucoup d’entre nous se sentent parfois en décalage, ballottés dans une société à laquelle il n’est pas toujours facile de s’identifier du fait de ses excès, de sa rudesse ou de ses incohérences…

dimanche 4 mars 2012

Ce que je sais de Vera Candida - Véronique Ovaldé


(…) La vieille glousse tout en s’activant, elle désigne un tabouret à Vera Candida, puis sort deux verres épais de son placard et sa gnôle maison de sous l’évier, continuant de pouffer comme à une bonne histoire qu’elle se répéterait inlassablement. Vera Candida se dit, Il est sept heures et demie, comment fait-elle pour picoler de si tôt matin et atteindre un âge aussi respectable. Elle tente de se souvenir de cette vieille avant qu’elle ne soit vieille. Mais rien ne vient. Il y a de plus en plus de trous dans sa mémoire, c’est comme un puits tout blanc dans lequel sombrent ses souvenirs.

La vieille pie finit par s’asseoir face à Vera Candida, elle lui sert un verre de son alcool de mangue, Vera Candida ne se sent aucune obligation d’y tremper les lèvres ni l’envie de dissuader la vieille de la servir. Celle-ci boit son petit verre d’un geste précis, le buste immobile, la nuque qui plie avec une souplesse de danseuse, le coude très haut, élégant, efficace.

Tu ressembles tant à Rose qu’on dirait pile- face son reflet, dit la vieille. Elle porte, en plus de ses breloques, un chemisier avec un col de dentelle en mauvais état et un châle en patchwork au crochet, noir rouge jaune et bleu. Vera Candida pense à sa propre fille qui adorerait cette tenue.

Elle scrute Vera Candida. Elle ajoute, À part la couleur des yeux.

Vous connaissez ma grand- mère Rose ?

Connaissez, connaissez, coasse la vieille, tu penses donc qu’elle est encore vivante. On avait le même âge avec Rose, tu crois ça ? Et moi, je lui suis toujours restée fidèle d’entre les fidèles. Moi, je l’ai aidée jusqu’au bout. Tiens, donne- moi un âge.

Elle est morte ?

Donne-moi un âge ma jolie.

Quatre- vingts.

Hé hé, fait la vieille et elle se ressert un verre de gnôle. Elle adresse un signe à Vera Candida pour l’inciter à boire son verre puis n’arrivant pas à l’en convaincre, elle le ramène vers elle et en garde un dans chaque main.

Je bois rarement après le lever du soleil parce que sinon ça me tourne la tête, rapport à la chaleur. Mais là j’ai une visite, n’est-ce pas, alors je déroge un poil.

Vera Candida tente d’imaginer l’effet que pourrait produire dans son estomac ce verre d’alcool. Elle grimace à cette pensée et la vieille reprend :

Rose est morte et enterrée. Si tu veux, je te montre sa tombe, on lui cueille trois fleurs, tu m’aideras à nettoyer, j’ai plus trop la force.

Puis elle répète, On lui cueille trois fleurs ?

Comme Vera Candida acquiesce, la vieille se lève et lui dit, Laisse tes affaires là, on repassera, tu me raconteras tout doux ce que tu es venue faire ici, et elle trottine vers la porte ouverte, On lui cueille trois fleurs et hop, elle prend ses ciseaux sur un tabouret dehors, On lui cueille trois fleurs et ça fera la rue Machin. Vera Candida expire prudemment, elle se serait bien reposée un brin, elle pousse son sac dans un coin de la pièce et suit la vieille.

Le cimetière est derrière la minuscule église blanche au bout du village.Vera Candida revoit la statue de la Vierge aux proportions étranges –ses jambes sont singulièrement courtes pour un buste si long -, elle est censée veiller sur les pêcheurs, elle a d’ailleurs –ou plutôt le pied droit, celui qui est visible sous les plis de sa robe de plâtre – dans une barcasse en bois, un simple petit bateau dont la proue se dirige droit vers l’océan. Vera Candida s’arrête un instant pour la regarder, elle a été repeinte et redorée. Elle a été fabriquée, tout comme les charpentes et l’autel de l’église, en bois de récupération de navires échoués. La Vierge a les yeux bleu turquoise et un air d’ennui profond, elle louche légèrement et ne semble pas particulièrement bienveillante.

Vera Candida, glapit la vieille depuis le cimetière, viens donc ici, viens donc avec moi, tu crois qu’on est là pour bailler aux toucans ?

Vera Candida pousse la porte grillagée du cimetière et rejoint la vieille qui s’agenouille devant une tombe. C’est celle de Violette, sa mère. La vieille sort d’une cachette (un affaissement sous la dalle) sa brosse et son seau, un chapelet et une mantille. Elle plante dans le seau le bouquet de mauvaises herbes qu’elle a cueillies sur le chemin et tend la chose à Vera Candida d’un geste autoritaire, Va remplir le seau au robinet avant qu’elles soient toutes fanées.

Vera Candida fait ce que la vieille demande puis reste debout auprès d’elle pendant que celle- ci à quatre pattes sur la dalle gratouille avec un couteau et la brosse les lianes malignes qui grignotent la pierre, Regarde, regarde donc, répète- t-elle, en agitant son couteau, aimablement menaçante, et Vera Candida regarde, et elle voit le nom de sa mère et juste au- dessous celui de sa grand- mère Rose Bustamente et elle se rend compte qu’elle est morte deux ans auparavant et cette nouvelle l’attriste et lui sape les jambes, Deux ans, ça fait déjà un bail, elle se sent coupable et mauvaise fille, ce que remarque la vieille qui, jetant par- dessus son épaule un œil chassieux, se radoucit et lui dit, T’en fais pas, elle a pas souffert, morte tout doucement dans son sommeil, C’est moi qui l’ai trouvée, jamais vu mort plus paisible, croix de bois. Et elle se signe.

Voir que Rose et Violette sont dans un même caveau la navre puis la rassérène, elle sait ce qu’elle est venue faire là. Quand sa maladie la terrassera, c’est auprès de Rose et de Violette qu’elle reposera, elle a envie d’en parler tout de suite à la vieille qui pépie puis elle se ravise. Sur la tombe il y a des fleurs en plastique décolorées, Vera Candida s’approche, elle voit une photo de Rose glissée dans une pochette transparente, la photo n’a plus beaucoup de couleur,
Elle est à l’abri sous un petit autel formé de boîtes de glace collées entre elles pour former une maison, le tout décoré de capsules de couleur et de petits galets peints, deux bouteilles de Coca font office de vase, disposées chacune d’un côté de l’autel. Vera Candida s’approche.

Elle a pas souffert, répète la vieille.

Elle voudrait prendre la photo entre ses mains mais elle craint qu’elle ne tombe en poussière, que la vieille ne se mette à beugler ( c’est manifestement elle qui a fabriqué l’autel en capsules de bière ), alors elle ne fait que s’approcher le plus possible et elle voit sa grand- mère lui sourire et foncer les sourcils comme Vera Candida les fronce toujours elle- même, on ne perçoit d’ailleurs plus que des sourcils et une bouche, il n’y a rien d’autre sur cette photo, la pellicule du papier a adhéré à la pochette et l’image a progressivement migré pour presque disparaître, Rosa  Bustamente est morte et enterrée.

Elle a pas souffert, répète la vieille.

(…)

Extrait du livre : « Ce que je sais de Vera Candida. »,
de Véronique Ovaldé



Véronique Ovaldé nous raconte la destinée en miroir de trois générations de femmes. Vera Candida va oser briser le chaînon de la  fatalité, en quittant l’île de Vatapuna et le village qui l’a vu naître.
Elle développe le récit dans un décor fantaisiste à l’exubérance tropicale. Son style s’affranchit des conventions, à l’image de ses héroïnes.
Le portrait de la vieille, dépeint dans cet extrait, est coloré et attendrissant. Quant au regard porté sur la mort et sur la mémoire, il nous laisse un goût amer. Finalement, que reste-t-il de nous après notre passage en ce monde ?
Ce récit a obtenu le prix Renaudot des lycéens 2009.