dimanche 25 mars 2012

Cauchemar à louer - Serge Brussolo

 
(…) David remonta la rue principale, les mains dans les poches, essayant de se donner l’air dégagé. Ce serait dur d’avoir des amis ici ; il en avait l’amer pressentiment. On allait lui en faire baver, c’est sûr. P’pa était complètement à côté de ses pompes quand il s’imaginait qu’il allait se faire des copains.

Alors qu’il passait devant une petite maison de pierre rose, il aperçut la première grille, cachée par un volet. Il comprit qu’il suffisait d’un geste pour la rabattre et obturer complètement l’espace de la fenêtre. C’était une grille aux barreaux entrecroisés, énormes. Les sourcils froncés, il se mit soudain à détailler chaque maison. Autour de lui toutes les fenêtres étaient munies de grilles cadenassées. Les portes des maisons, elles-mêmes, semblaient bizarrement volumineuses. Trop épaisses ? Il s’approcha d’une véranda fleurie et distingua les gros boulons sur tout le pourtour du battant. Crénom ! C’était une porte blindée ! Une vraie porte de prison qu’on s’était contenté de barbouiller de couleur vive. Il déglutit une salive épaissie par la poussière.

Maintenant, il marchait plus vite, faisant le tour des pâtés de maisons. Sur les autres faces des bâtiments, les grilles étaient encore en place, solidement enchâssées dans l’encadrement des fenêtres. Ainsi équipée, chaque maison avait l’air d’une prison ou d’un asile de fous. Toutes les portes étaient en acier renforcé et l’on sentait, dans chaque architecture, la volonté de réduire les ouvertures au maximum. La ville était en réalité constituée d’une juxtaposition de petites forteresses maquillées à la peinture rose ou blanche et décorées de géraniums.

David s’arrêta étourdi. Devant lui, se dressaient les ateliers d’une grande forge d’où s’échappait un concert de coups de marteau. Des grilles, encore marbrées par la morsure bleue des flammes, refroidissaient contre un mur. Il y en avait assez pour équiper toutes les cellules d’une prison d’Etat, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’on les avait conçues pour résister aux efforts de bagnards particulièrement baraqués.

Un jet d’étincelles fusa des profondeurs du hangar, comme un avertissement. David battit prestement en retraite. Dans la cour d’une maison il vit un poulailler dont les barreaux entrecroisés constituaient une cage inviolable. Des poulets déplumés se pavanaient au centre de cette prison dans laquelle on aurait plus volontiers imaginé un tigre ou un gorille. Les renards étaient donc si féroces dans le coin ? David se passa la main sur le visage. Il transpirait dur et respirait mal. Un chien s’approcha derrière un grillage, les crocs découverts. Il était constellé de cicatrices grossièrement recousues par une main inexperte.

« Un chien de combat, songea David. Comme celui qui nous a attaqués l’autre jour… »

Des combats de chien, c’était bien là une distraction de poseurs de pièges. On aimait le sang dans cette ville. Le sang, et pas beaucoup les étrangers. Il se força à bouger car il devina qu’on l’épiait. Des rideaux remuaient derrière les fenêtres grillagées. Peut-être même les commères avaient-elles commencé à se téléphoner de maison en maison : « Vous avez vu ces gens ? Le gosse qui fouine partout et la mère qui jette ses seins à la tête de nos maris ? »

Un peu plus loin un meuglement lui signala la présence d’une étable. Une odeur de bouse et de paille mouillée flottait dans l’air. Tournant la tête, il aperçut des stalles que fermaient des grilles montant à plus de deux mètres de hauteur. Ce n’était plus une étable, c’était un zoo ! Un zoo assez solide pour abriter un troupeau de rhinocéros !

Le souffle coupé, il s’approcha de la barrière. Les vaches qui remuaient dans la pénombre étaient, elles aussi, couvertes de cicatrices et de plaies anciennes. Plusieurs d’entre elles arboraient des cornes brisées ou fendues. Les sutures approximatives qui serpentaient sur leur cuir donnaient l’impression d’animaux ayant réchappé au tumulte sanglant d’une corrida, et placés là en convalescence.

Mais c’était idiot ! On ne faisait pas de corridas avec des vaches laitières. Quant aux rodéos, les animaux n’en sortaient pas lacérés de la tête à la queue…

L’enfermement les rendait sans doute folles, et elles se jetaient sur les grilles pour essayer de retrouver leur liberté. Non, c’était encore plus stupide que le reste.

La région était infestée de renards et de coyotes, de lynx aussi, et ces fauves s’infiltraient dans la ville à la nuit tombée…Mais l’espacement des barreaux n’était pas assez réduit pour tenir à l’écart. Il lui aurait suffi de s’aplatir au ras du sol pour se glisser entre les trous de la grille.

David sentait la migraine l’envahir. Cette ville tenait à la fois du zoo et de la prison. Tout le monde y vivait en cage, les animaux comme les habitants. Il décida de revenir à la voiture.
(…)
                
Extrait du livre : « Cauchemar à louer. » de Serge Brussolo


Un livre pour les amateurs de fantastique : une famille quitte la grande ville pour aller s’installer dans un fortin solitaire, témoin d’anciennes batailles, au cœur de la forêt de  Willoughby . David, le jeune garçon, va très rapidement constater que ses parents ont un comportement bizarre… Personnellement, j’ai trouvé le langage de cet auteur parfois un peu trop cru. Quant à  l’intrigue, souvent prévisible, elle ne me laissera pas un souvenir impérissable.


dimanche 18 mars 2012

Peupler la prison -Guy Levis Mano


Il était le juge. Les cinq geôliers amenèrent le prisonnier. Le juge regarda les yeux affamés du prisonnier. Il y vit des fleuves, des prairies, des coteaux, quelques fleurs, et aussi des oiseaux qui les parsemaient. Puis il regarda les yeux gris des geôliers. Il n’y vit que des judas, des serrures séparées de leurs clefs, et des murailles. Le juge parla : Que le prisonnier s’en aille récupérer son fleuve, sa plaine et ses oiseaux. Il suffit de geôliers pour peupler la prison.

Extrait de « Loger la source. » de Guy Levis Mano, éd. Gallimard.


Guy Levis Mano (1904- 1980) a été emprisonné 5 ans en Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il est revenu profondément affecté par ces longues années d’enfermement…. Le recueil « Loger la source » a été publié en1971.

Le beau travail - Félicien Marceau


(…)

Cette année-là, dont le millésime ne change rien à l’affaire, à Rome, ou plus exactement à la périphérie, dans une zone encore peu bâtie, se trouvait, au milieu d’un court jardin, une maison qui avait assez l’air d’avoir été bâtie de bric et de broc. Dans cette maison, cohabitaient d’abord M. Bartolomeo Buttafava, robuste sexagénaire, maçon de son état et que la nature avait doté d’un profil bourbonien légèrement dégradé ; ensuite, Mme Buttafava, épouse du précédent ; ensuite, un fils, nommé Raffaele, un beau brun ; ensuite, une fille, Livia, brune obèse, volontiers véhémente dans son parler et mariée à un certain Giovanni, homme trapu qui se flattait d’une ressemblance, à vrai dire assez troublante, avec Spencer Tracy ; ensuite une autre fille, Anna, brune également mais du type osseux, toute en dents et taciturne, laquelle était flanquée d’un mari albinos qui avait un cheveu sur la langue ; ensuite, Pasqualino, fils des précédents, nourrisson, et enfin Fiorella, (…) fille, sœur, belle-sœur et tante des précédents, présentement âgée de vingt ans, belle comme le jour (mais un jour d’orage) , saine comme la pêche et affligée d’un caractère de cochon.

Comme je l’ai précisé, Bartolomeo Buttafava était maçon. J’entends par là que, lorsqu’on lui demandait quel était son métier, il répondait : maçon. Cela ne voulait pas dire qu’il maçonnât. À cet égard, Bartolomeo Buttafava était poursuivi par une singulière malchance. De temps en temps, il trouvait bien du travail (sans beaucoup chercher d’ailleurs, mais à Rome on construit abondamment). Chose curieuse, il ne réussissait jamais à le garder. Trois jours, c’était son maximum, et encore ce record remontait-il aux années fiévreuses qui avaient suivi le boom économique. Dans le travail, qui n’a pas ses manies ? L’excellent Bartolomeo en avait une : à peine sur le chantier, il s’asseyait où il pouvait et rassemblait autour de lui ses collègues pour raconter des anecdotes. Ce travers- si c’en est un- est bénin. Il y a des entrepreneurs cependant, des contremaîtres, que cela agace, qui trouvent que les chantiers ne sont pas faits pour ça et que les anecdotes ralentissent le labeur. D’où des remarques, des observations. Sans être plus susceptible qu’un autre, Bartolomeo n’aimait pas les observations. Tout de suite, il se crêtait, parlait de se plaindre au syndicat, le faisait parfois, se voyait rembarrer et rentrait chez lui. Il y retrouvait son fils, ses deux gendres, et avec eux, il se consolait en jouant aux cartes.

Car, voici le plus curieux, cette malchance n’accablait pas que le seul Bartolomeo. Son fils, Raffaele, qui était plombier, ne plombait pas plus que son père ne maçonnait. Ou plutôt, après avoir acquis les rudiments de cette discipline et l’avoir exercée pendant quelques mois, un jour, en plein après-midi,  il était rentré,  il avait rangé sa boîte à outils dans un placard et, sur le ton d’un explorateur revenu d’une décevante contrée, il avait proféré : « La plomberie, merci bien ! », avec une expression si butée que, dans la famille, personne n’avait osé lui demander quelle péripétie, quelle avanie, quelle déception, quel détour dans son âme ou quel retour sur lui-même avaient pu l’amener à une résolution si radicale. Quant aux deux gendres, l’un, le trapu, qui avait trouvé un emploi comme démarcheur dans une compagnie d’assurances, était bientôt arrivé à cette conclusion que le porte-à-porte lui donnait d’insupportables migraines. On a vu des phénomènes médicaux plus singuliers. L’autre, l’albinos, aurait voulu être gardien d’immeuble, ambition louable qui, outre les qualités dont il était pourvu, ne demandait qu’une condition : un immeuble à garder. Jusque- là, l’immeuble ne s’était pas trouvé.

Bref, pour toutes ces raisons, chez les Buttafava, aucun homme ne travaillait. Dans cette intéressante famille, les ressources étaient assurées par le travail des femmes. Au fond, pourquoi pas ? Comme le disait si justement l’excellent Bartolomeo : »Nous sommes neuf, dont un nourrisson. Il y en a quatre qui travaillent. La moyenne y est. » Les épouses des deux gendres étaient l’une vendeuse, l’autre emballeuse dans un grand magasin. Le même, d’ailleurs. Fiorella, qui avait des ambitions plus hautes, exerçait les fonctions de dactylo dans une affaire de publicité. Quant à la maman, Rachele, elle était cuisinière mais pardon ! cuisinière de grande maison, ne faisant que des extra, dictant ses conditions et rentrant chez elle tous les jours. De la cuisinière de grande maison, elle avait tous les traits, us et caractères : un teint cuit, une ombre de moustache, un appétit d’oiseau et une âme d’impératrice. Cette âme d’impératrice expliquait un peu les choses. Mme Rachele, bien entendu, aurait préféré un mari qui travaillât, mais, travailleur, elle aurait été forcée de le respecter. Celui-ci, qui ne faisait rien, elle le dominait et, finalement, s’en accommodant, elle avait renoncé à le tarabuster. De temps en temps, agacée, elle le mettait bien à la porte mais, trois heures plus tard, le retrouvait avec plaisir. L’excellent Bartolomeo n’en prenait pas ombrage. « C’est le travail, expliquait-il à ses gendres en reprenant sa partie de cartes. Rachele travaille trop. Ça aigrit le caractère. » Ne travaillant pas, il avait, lui, une humeur égale. Toujours prêt à rendre service ou à raconter une anecdote, il était adoré dans le quartier- bien plus que sa femme qui passait pour altière.

Et c’était sans doute cette âme d’impératrice aussi qui expliquait le caractère tribal de la famille Buttafava. Mme Rachele estimait que, si elle avait pris la peine de mettre au monde des enfants, ce n’était pas pour devoir s’en séparer sous prétexte de mariages. D’où les deux appentis, à gauche et à droite de la maison, dus aux labeurs de Bartolomeo et de Raffaele (une fois n’est pas coutume) et qui abritaient les chambres à coucher des deux jeunes ménages. Cette vie en tribu présentait des agréments. Dans l’ensemble, malgré quelques pointes d’humeur de temps en temps, les Buttafava étaient heureux comme ça. Les femmes, parfois, il est vrai, revenaient de leur travail un peu nerveuses ou fatiguées. Bien reposés par leur sieste, le teint frais, les hommes leur opposaient des visages sereins et des plaisanteries qui bientôt ramenaient la bonne humeur. Entre deux parties de cartes, ils avaient fait les courses, préparé les repas, rangé la maison. Ces occupations ménagères  ne les ayant pas exténués, ils n’étaient pas comme tant de maris qui, le soir, rechignent si on leur parle d’aller au cinéma. Nom, pour le cinéma, ils étaient toujours prêts et les premiers à le proposer. Enfin, outrageusement gâté par son grand-père et par ses trois oncles, le nourrisson prospérait. On vous le dit, les unes travaillant, les autres se la coulant douce, les Buttafava étaient heureux.

Sauf  Fiorella. Voilà bien les éternels paradoxes de l’existence ! N’étant mariée à aucun de ces quatre joueurs de cartes, Fiorella aurait dû être la dernière à s’agiter. Eh bien, non ! Ces hommes qui ne travaillaient pas, ça l’agaçait, ça lui tirait les nerfs, ça l’exaspérait. Le soir, à la  table familiale, elle haussait au-dessus de son assiette un visage tragique.

-Vous n’avez pas honte !

- Mais oui ! disait Livia, qui, de toutes, était la plus accommodante. Regardez-les. Ils ont bien honte, va !   

-Ça, pour avoir honte !commentaient les deux beaux-frères en se tordant

-Des hommes qui ne font rien, moi, ça me dégoûte.

-Tiens !rétorquait l’albinos. Moi, une femme qui  travaille, ça ne me dégoûte pas du tout.

Des houles de gaieté passaient sur les spaghettis. Fiorella devenait enragée.

-Quand je raconte ça au bureau !

-Tu ferais mieux de travailler, à ton bureau. Au lieu de jacasser.

-À votre place…

-Tu n’es pas à leur place, interrompait Rachele avec son autorité de grande cuisinière. Mange et tais-toi.

Fiorella ne désarmait pas encore.

-En tout cas, il y a une chose que je sais…

-Ça en fait toujours une.

-Moi, je n’épouserai jamais qu’un homme qui travaille.

-C’est beau, ça ! soulignaient les beaux-frères avec une lourde ironie.

Puis, sans rancune :

-Tu viens avec nous au cinéma ?

Fiorella fronçait encore le nez mais, comme elle aimait le cinéma, elle finissait par y aller. Quitte à soupirer lorsque, sur l’écran, apparaissait un mâle véritable, un mari, un homme enfin qui travaillait.

On imagine alors sa gloire, son bonheur, sa fierté lorsqu’un soir en rentrant elle put énoncer la réplique :

-Eh bien ! je vais me marier.

La nouvelle, comme on pense, suscita de l’intérêt. Le nourrisson émit même un soupir, mais ce ne fut là sans doute qu’une coïncidence.

-Tu vas te marier ?

-Oui.

-Et avec qui ? demanda Mme Buttafava, qui aimait assez aller d’emblée au nœud de la question.

-Avec un homme…

-Tiens, tiens ! interrompit facétieusement le beau-frère albinos.

Fiorella le foudroya du regard.

-Avec un homme qui travaille, reprit-elle. Il est dans la publicité. Un garçon sérieux. Il se fait ses douze cent mille lires par mois.

Le chiffre était légèrement exagéré. Faute de le savoir, l’albinos en eut le souffle coupé. Et Bartolomeo battit des paupières.

-Parfois même plus, dit encore Fiorella. Et il s’appelle Gian Paolo.

Mme Buttafava pencha le visage tout en mâchonnant comme si ce prénom avait eu un goût particulier. Puis, en femme habituée aux grandes décisions :

-Eh bien ! Tu n’as qu’à nous l’amener.

Le dimanche suivant, comparaissant devant la famille, le dit Gian Paolo fit une excellente impression. C’était un grand garçon, du genre roseau penchant, osseux et dont le débit, au fur et à mesure qu’il parlait, avait tendance à se précipiter. Vers les cinq heures, Mme Buttafava émergea d’un silence majestueux.

-Oui, dit-elle.

Elle avait l’air de quelqu’un qui remonte à la surface de soi-même. Elle se leva. Toute la famille la suivait du regard et Fiorella posa sa main sur celle de Gian Paolo qui, étonné, s’arrêta au milieu d’une phrase. Mme Buttafava, sur le buffet, prit un bout de bois. Les visages s’éclairèrent. Mme Buttafava ouvrit la porte, descendit dans le jardin. Toute la famille suivit. Mme Buttafava se pencha. Dans le silence, on entendit craquer ses genoux. Sur le sol, avec son bout de bois, elle commença à tracer des lignes. Dans la famille, il y eut un brouhaha : Mme Buttafava consentait au mariage. Ce qu’elle dessinait sur le sol, c’était le plan de la chambre qu’il allait falloir construire pour le nouveau ménage.

Dès le lendemain, gais et contents, sifflant comme des merles et se donnant des claques dans le dos, les quatre hommes se mirent à la tâche. Bartolomeo maçonnait. Raffaele mesurait des tuyauteries. Le gendre Spencer Tracy brouettait des briques tandis que le gendre albinos donnait des conseils, six clous dans la bouche ce qui n’améliorait pas son articulation déjà défectueuse sans clous. Le tout à la papa, sans se presser, le père s’arrêtant de temps à autre pour raconter une anecdote et Raffaele allant toutes les deux heures se beurrer un sandwich. Le dimanche, Gian Paolo venait donner un coup de main.

Deux mois plus tard, la chambre était prête et joliment tendue d’un papier peint lilas à rayures ton sur ton. Le mariage eut lieu et, malgré son sang-froid, Mme Buttafava dut essuyer une larme. Toutes les mères la comprendront.

Les premiers jours du jeune ménage furent parfaitement heureux. Un vrai ciel d’Italie, dirais-je, si, en la circonstance et l’affaire se passant à Rome, cette locution trouvait ici son emploi. Fiorella et son époux avaient pris une semaine de congé. (…)

Puis vint le jour où il leur fallut retourner, Fiorella à son bureau, Gian Paolo à ses clients. Le matin, comme il est décent pour la femme d’un homme qui travaille, Fiorella se leva la première pour préparer le café. Dans la cuisine, elle trouva son père et Spencer Tracy qui s’occupaient du petit déjeuner de leurs épouses respectives tandis que l’albinos faisait chauffer un biberon, mission dont, tous les trois, ils s’acquittaient volontiers, vu qu’ils avaient toute la journée pour se reposer. Fiorella en conçut quelque dépit.

-Vous auriez pu vous occuper de moi aussi. Comme avant.

Bartolomeo agita sans se presser un index qui, si on peut dire, déclina toute responsabilité.

-Tu as un mari maintenant.

En regagnant sa chambre où Gian Paolo somnolait encore, Fiorella ne put se retenir de lancer une allusion. En vrai travailleur, Gian Paolo était imperméable aux allusions. Il ne releva même pas le propos. Le soir, ce fut pareil. Alors que ses sœurs, comme d’habitude, en rentrant, avaient trouvé leurs chambres rangées, le couvert mis et le dîner mitonnant, Fiorella, à sept heures, dut encore refaire le lit, passer l’aspirateur, courir chez le boucher et manier les casseroles. Lorsque la famille les héla pour aller au cinéma, Fiorella, exaspérée, en était encore aux premières cuissons.

-Tu pourrais au moins m’aider, dit-elle à son mari qui lisait le journal.

-J’ai travaillé toute la journée, rétorqua Gian Paolo offensé.

-Nous n’arriverons plus au cinéma.

-Oh ! Le cinéma ! Après tout ce que j’ai trotté aujourd’hui, je ne pense plus qu’à aller me coucher.

Et il était de mauvaise humeur par-dessus le marché !

-Je ne suis pas comme tes beaux-frères, moi. Je boulonne. Le soir, je suis fatigué.

L’axiome de Bartolomeo se vérifiait : le labeur, ça aigrit le caractère. Le lendemain, Gian Paolo rentra furieux. Un de ses clients lui avait manqué de parole. Fiorella, de son côté, à cause d’un incident de bureau, était grincheuse. Etant tous les deux nerveux, ils eurent une querelle et l’albinos dut intervenir pour les réconcilier. Trois jours plus tard, autre fâcherie, Gian Paolo s’étant plaint de son escalope et Fiorella lui ayant rétorqué avec aigreur que lorsqu’on ne peut  faire ses courses qu’à sept heures du soir, on ne trouve plus que le rebut. Enfin, en une semaine, ce fut tout juste si Gian Paolo consentit à aller une fois au cinéma. Cette moyenne, pour Fiorella, était tout à fait insuffisante. Elle commença à se formuler des réflexions. À quoi lui servait-il d’avoir assez d’argent pour aller dans les plus beaux cinémas si elle ne pouvait même plus aller dans les minables ? À quoi cela rimait-il d’avoir une situation plus brillante que ses sœurs s’il lui fallait s’éreinter plus qu’elles et si son mari devait être d’une humeur plus revêche que ses joyeux beaux-frères ? Fiorella prenait conscience de cette vérité lumineuse et forte, à savoir que, si le temps sans argent est une misère, l’argent sans le temps en est une aussi, à peine moins grave. Au bout d’un mois, Fiorella en avait pris son parti. Un matin, le cœur battant, elle pénétra dans le bureau de son chef de service. Elle ouvrit la bouche, la referma et finit par énoncer qu’elle était mariée maintenant, que le mariage était l’honneur de la femme, qu’elle entendait s’y consacrer et que, par conséquent, elle donnait sa démission. Le chef de service en prit note et, n’ayant qu’à se louer de ses services, il lui offrit un cendrier publicitaire.

Bon. En dépit de quelques plaisanteries, du reste bénignes, de la famille, cette solution, apparemment, combinait le neuf et le raisonnable. Ayant pu faire quelques siestes, Fiorella déjà était de meilleure humeur. Le soir, en rentrant, Gian Paolo trouvait une chambre accueillante, un repas amoureusement cuisiné et une épouse fraîche comme la rose. Oui, dans le jeune ménage, tout allait bien.

Il n’en était pas de même pour le reste de la maisonnée. Peut-être ne connaît-on pas assez cette curieuse particularité des hommes : incapables de se passer des femmes, ils trouvent cependant une sorte de félicité à être sans elles, félicité tout  ensemble gaillarde et un peu veule que la moindre présence féminine alors compromet. Jusque-là, une fois leurs femmes parties, les hommes de la famille Buttafava en avaient pris à leur aise. Dans cette maison livrée à eux, ils traînaillaient, se vautraient sur les lits en roulant des cigarettes, restaient en pyjama jusqu’à midi. Fiorella prétendit que sa dignité de femme en était offensée. Ils se résignèrent à s’habiller dès le matin mais leur humeur s’en ressentit. Estimant non sans raison que les travaux ménagers vont plus vite lorsqu’on est pressé, ils ne s’occupaient en général des lits et des casseroles que vers cinq heures du soir et, en attendant, ils jouaient aux cartes. Fiorella, bonne ménagère, en était révoltée.

-Comment pouvez-vous jouer aux cartes dans ce désordre ? Rangez d’abord. Vous jouerez ensuite.

Cette observation, certes, était sensée. Elle déplut cependant. Spencer Tracy fit une allusion désobligeante. Fiorella y répondit. L’atmosphère tournait à l’aigre et, plusieurs fois, en rentrant, les épouses eurent la surprise de trouver des maris nerveux, irritables ou même franchement irrités. Ajoutez que Gian Paolo, la première euphorie passée, n’était pas si content non plus.

-C’est quand même incroyable, disait-il. Je suis le seul homme ici à travailler. Tes beaux-frères ont la vie facile.

On eût dit qu’il commençait à les envier.

Dans la quinzaine qui suivit, la situation empira. Fiorella ne désarmant pas sur la chronologie à établir entre les rangements et les cartes, les hommes prirent le pli d’aller faire leur partie dans un café qui n’était pas trop loin. Dans un café, on est tenu de boire. Sinon de quoi a-t-on l’air ? L’équilibre budgétaire de la famille s’en trouva compromis. Si encore ce n’avait été que l’équilibre budgétaire…Dans ce café, Bartolomeo avait trouvé des habitués qui, en politique, ne partageaient pas ses vues. D’où des discussions dont il revenait la bouche amère et le visage ravagé de tics. Un autre jour, ce fut l’albinos qui eut à subir une plaisanterie sur son défaut de prononciation. Au facétieux, qui était chauve, il rétorqua avec esprit qu’il valait mieux avoir un cheveu sur la langue que de ne pas en avoir du tout sur la tête. Le chauve se fâcha. L’albinos recueillit dans cette affaire un œil sanguinolent qui, pendant quelques jours, donna des inquiétudes. Aux reproches de sa femme, il répondit par une bordée d’injures- les premières de sa vie.

C’est le soi de ces injures que Mme Buttafava enfin perdit patience. D’un geste agacé, elle imposa silence à l’albinos. Puis elle se leva et pénétra dans la chambre de Fiorella. Derrière son dos, à l’adresse de son fils, de ses filles, de ses gendres, l’excellent Bartolomeo cligna de l’œil. Dans le silence, derrière la porte, on entendit la voix furieuse de Gian Paolo.

-Mon travail ! disait-il. Nous partirons ! disait-il.

Dans la cuisine, Bartolomeo hocha sa grosse tête d’une manière rassurante. Mais non, Gian Paolo ne partirait pas. Mme Buttafava était là. Mme Buttafava saurait dominer cette tempête.

Vous pouvez passer maintenant devant la maison des Buttafava. Tout y est rentré dans l’ordre. Comme le printemps est arrivé, c’est devant le pas de la porte que les hommes font leur partie de cartes. Fiorella a repris son travail. Le matin, son mari se lève avant elle et lui prépare son petit déjeuner. Puis, comme son fond est bon et son naturel courtois, il la conduit jusqu’à l’autobus. L’autobus arrive. Fiorella y monte. Gian Paolo agite la main. Puis il rentre. On l’attend pour la partie. Parfois aussi il bricole. C’est plus fort que lui, il ne s’est pas encore fait à l’oisiveté totale. (…)

Extrait du recueil de nouvelles : « Les ingénus » de Félicien Marceau


 
J’aime beaucoup ce ton léger et plein d’humour pour une histoire à contre-courant.
Si vous avez apprécié cet auteur, sachez  qu’il a obtenu le prix Goncourt en 1969 pour le livre « Creezy ».

Je l'aimais - Anna Gavalda


(…)

Quand Suzanne s’est rendue compte que je la trompais, je ne la trompais plus depuis longtemps. J’avais…Je te raconterai ça plus tard…À l’époque, nous vivions rue de la Convention. Je n’aimais pas cet appartement. Je n’aimais pas la façon dont elle l’avait décoré. J’étouffais là-dedans. Trop de meubles, trop de bibelots, trop de photos de nous, trop de tout. Je te dis ça, ça n’a aucun intérêt… Je venais dans cet appartement pour y dormir, et parce que ma famille y vivait. Point. Un soir, elle m’a demandé de l’emmener dîner. Nous sommes allés en bas de la maison. Une espèce de pizzeria minable. La lumière des néons lui donnait une mine épouvantable. Elle qui s’était déjà composé une tête de femme outragée, ça n’arrangeait rien. C’était cruel mais je ne l’avais pas fait exprès, tu sais. J’avais poussé la porte du premier boui-boui venu… Pressentant ce qui allait m’arriver, je n’avais pas envie de me trouver loin de mon lit. Et en effet, ça n’a pas traîné. À peine avait-elle reposé le menu que, déjà, elle éclatait en sanglots.

« Elle savait tout. Que c’était une femme plus jeune. Elle savait depuis combien de temps ça durait et comprenait pourquoi j’étais toujours parti maintenant. Elle ne pouvait plus le supporter. J’étais un monstre. Méritait-elle autant de mépris ? Méritait-elle d’être traitée comme ça ? Comme une souillon ? Au début, elle avait fermé les yeux. Elle se doutait bien de quelque chose, mais elle me faisait confiance. Elle pensait que c’était un coup de tête, un coup de sang, l’envie de plaire encore. Quelque chose de rassurant pour ma virilité. Et puis il y avait mon travail. Mon travail si prenant, si difficile. Et elle, elle était tout accaparée par l’aménagement de la nouvelle maison. Elle ne pouvait pas tout gérer d’un coup. Elle ne pouvait pas être sur tous les fronts en même temps ! Elle me faisait confiance ! Après il y avait eu ma maladie et elle avait fermé les yeux. Mais, là, maintenant, elle ne pouvait plus le supporter. Non, elle ne pouvait plus me supporter. Mon égoïsme, mon mépris, la façon dont... À ce moment- là, le serveur l’a interrompue, et, en l’espace d’une demi-seconde, elle avait changé de masque. En lui souriant, elle lui demandait des précisions sur les tortellinis je-ne-sais-quoi. J’étais fasciné. Quand il s’est tourné vers moi, j’ai balbutié un « C… Comme Madame » affolé. Pas une seconde je n’avais songé à cette fichue carte, tu penses. Pas une seconde…

« C’est là que j’ai mesuré la force de Suzanne. Sa force immense. Le rouleau compresseur, c’est elle. C’est là que j’ai su qu’elle était de très loin la plus solide et que rien ne pouvait l’atteindre vraiment. En fait, c’était juste une bête question d’emploi du temps. Elle venait me chercher des poux dans la tête parce que sa maison du bord de mer était terminée. Le dernier cadre accroché, la dernière tringle posée, elle s’était finalement tournée vers moi et avait été horrifiée par ce qu’elle venait d’y découvrir.

« Je répondais à peine, me défendais mollement, je te l’ai dit, j’avais déjà perdu Mathilde à ce moment-là… 

« Je regardais ma femme s’agiter en face de moi dans une pizzeria minable du quinzième arrondissement de Paris et j’avais coupé le son.

« Elle gesticulait, laissait rouler de grosses larmes sur ses joues, se mouchait et sauçait son assiette. Pendant ce temps, J’enroulais indéfiniment deux ou trois spaghettis autour de ma fourchette sans jamais parvenir à les hisser jusqu’à ma bouche. Moi aussi, j’avais très envie de pleurer mais je me retenais…

-Pourquoi vous vous reteniez ?

-Question d’éducation, je pense…Et puis je me sentais encore si fragile…Je ne pouvais pas prendre le risque de me laisser aller. Pas là. Pas maintenant. Pas avec elle. Pas dans cette gargote sordide. J’étais…Comment te dire…Si friable.

« Elle m’a raconté ensuite qu’elle avait consulté un avocat pour mettre en route une procédure de divorce. J’étais soudain plus attentif. Un avocat ? Suzanne demandant le divorce ? Je n’imaginais pas que les choses étaient allées si loin, qu’elle avait été à ce point blessée…Elle avait vu cette femme, la belle-sœur d’une de ses amies. Elle avait beaucoup hésité mais en rentrant d’un week-end ici, elle avait pris sa décision. Elle l’avait prise dans la voiture sur le chemin du retour alors que je ne lui avais adressé la parole qu’une seule fois pour lui demander si elle avait la monnaie du péage. C’était une espèce de roulette russe conjugale qu’elle avait inventée : si Pierre me parle, je reste, s’il ne me parle pas, je divorce.

« J’étais troublé. Je ne la savais pas si joueuse.

« Elle avait repris des couleurs et me regardait avec plus d’assurance à présent. Bien sûr, elle avait tout déballé. Mes voyages, toujours plus longs, toujours plus nombreux, mon désintérêt de la vie familiale, mes enfants transparents, les carnets de notes que je n’avais jamais signés, les années perdues à tout organiser autour de moi. Pour mon bien-être, pour l’entreprise. Entreprise qui appartenait à sa famille à elle, entre parenthèses, le sacrifice de sa personne. Comment elle s’était occupée de ma pauvre mère jusqu’au bout. Enfin tout, quoi, tout ce qu’elle avait eu besoin de raconter, plus tout ce que les avocats aiment entendre pour pouvoir chiffrer les dégâts.

« Moi aussi je reprenais du poil de la bête, on arrivait en terrain connu. Que voulait-elle ? De l’argent ? Combien ? Qu’elle me fixe un montant, j’avais déjà sorti mon chéquier.

« Mais non, elle me reconnaissait bien là, croyant m’en tirer à si bon compte…J’étais vraiment lamentable…Elle s’était remise à sangloter entre deux bouchées de tiramisu. Pourquoi est-ce que je ne comprenais rien ? Il n’y avait pas que les rapports de force dans la vie. L’argent ne pouvait pas tout acheter. Tout racheter. Est-ce que je faisais semblant de ne rien comprendre ? Avais-je un cœur ? J’étais vraiment lamentable. Lamentable…

« Mais pourquoi est-ce que tu ne demandes pas le divorce alors ?avais-je fini par lâcher, agacé, je prends toutes les fautes sur moi. Toutes, tu m’entends ? Même le caractère épouvantable de ma mère, je veux bien signer quelque part pour le reconnaître si ça te chante, mais ne t’encombre pas d’un avocat, je t’en prie, dis-moi plutôt combien tu veux ?

« Je l’avais piquée au vif.

« Elle a relevé la tête et m’a regardé dans les yeux. C’était la première fois depuis des années que nous nous regardions si longtemps. J’essayais de découvrir quelque chose de nouveau sur ce visage. Notre jeunesse peut-être…Le temps où je ne la faisais pas pleurer. Où je ne faisais pleurer aucune femme, et où l’idée même de bavasser autour d’une table du sentiment amoureux me semblait inconcevable.

« Mais je n’ai rien découvert, seulement la moue un peu triste d’une épouse vaincue qui s’apprêtait à passer aux aveux. Elle n’était pas retournée chez son avocate car elle n’en avait pas le courage. Elle aimait sa vie, sa maison, ses enfants, ses commerçants…Elle avait honte de se l’avouer, et pourtant c’était la vérité : elle n’avait pas le courage de me quitter.

« Pas le courage.

« Je pouvais courir si ça me chantait, je pouvais en sauter d’autres si ça me rassurait, mais, elle, elle ne partirait pas. Elle ne voulait pas perdre ce qu’elle avait conquis. Cet échafaudage social. Nos amis, nos relations, les amis des enfants. Et puis il y avait cette maison toute pimpante dans laquelle nous n’avions encore jamais dormi…C’était un risque qu’elle n’avait pas envie de prendre. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Il y en avait des hommes qui trompaient leur femme…Un paquet même…Elle s’était confiée et avait été déçue par la banalité de son histoire. C’était ainsi. La faute à ce qui nous pendait entre les jambes. Il fallait faire le gros dos et laisser passer l’orage. Elle avait fait le premier pas, mais l’idée de n’être plus madame Pierre Dippel la laissait exsangue. C’était comme ça et c’était tant pis pour elle. Sans les enfants, sans moi, elle ne pesait pas lourd.

« Je lui tendais mon mouchoir. ``Ce n’est pas grave, ajouta-t-elle en se forçant à sourire, ce n’est pas grave…Je reste près de toi parce que je n’ai pas trouvé de meilleure idée. Je me suis mal organisée pour une fois. Moi qui prévois toujours tout, là, je…Je me suis laissé déborder, on dirait. `` Elle souriait en pleurant.

« J’ai tapoté sa main. C’était fini. J’étais là. Je n’étais avec personne d’autre. Personne. C’était fini. C’était fini…

« Nous avons bu nos cafés en commentant le mauvais goût de la décoration et les moustaches du patron.

« Deux vieux amis tout couverts de cicatrices.

« Nous venions de soulever une grosse pierre et de la laisser retomber aussitôt.

« C’était trop affreux ce qui grouillait là-dessous.

(…)


Extrait du livre : « Je l’aimais. » d’Anna Gavalda



Adrien a tout quitté, sa femme Chloé et ses deux enfants, pour un nouvel amour. Il laisse derrière lui une monstrueuse incompréhension qui terrasse Chloé. Avait-il vraiment le droit de partir ainsi en oubliant tous ses devoirs ? Pour répondre à ces interrogations, le père d’Adrien va la faire entrer dans le secret de ses blessures, dévoiler ses propres lâchetés.

Cet extrait nous présente une scène pathétique, d’une franche lucidité. Il illustre notre dépendance à la routine du quotidien, à notre petit confort matériel, à l’angoisse générée par une perspective de changement. Il est parfois trop difficile d’avoir le courage de ses idées…
Les mots d’Anna Gavalda sont vibrants de simplicité, le ton, d’une justesse bouleversante.  
J’ai beaucoup aimé ce livre, bien qu'il soit d’une grande tristesse.