samedi 21 avril 2012

C'est un beau jour de pluie - Eric-Emmanuel Schmitt

[…]

- C’est un beau jour de pluie, avait-il dit, appuyé contre la balustrade donnant sur le parc.

Alors qu’elle avait l’impression de se trouver soudain en prison derrière des barreaux de pluie, obligée de subir des heures chargées d’ennui, il abordait la journée avec un appétit égal à celui qu’il aurait éprouvé sous un ciel resplendissant.

- C’est un beau jour de pluie.

Elle lui demanda en quoi un jour de pluie pouvait être beau : il lui énuméra les nuances de couleurs que prendraient le ciel, les arbres et les toits lorsqu’ils se promèneraient tantôt, de la puissance sauvage avec laquelle leur apparaîtrait l’océan, du parapluie qui les rapprocherait pendant la marche, de la joie qu’ils auraient à se réfugier ici pour un thé chaud, des vêtements qui sécheraient auprès du feu, de la langueur qui en découlerait, de l’opportunité qu’ils auraient de faire plusieurs fois l’amour, du temps qu’ils prendraient à se raconter leur vie sous les draps du lit, enfants protégés par une tente de la nature déchaînée…

Elle l’écoutait. Ce bonheur qu’il éprouvait lui paraissait abstrait. Elle ne le ressentait pas. Cependant une abstraction de bonheur vaut mieux que pas de bonheur. Elle décida de le croire.

Ce jour-là, elle tenta d’entrer dans la vision d’Antoine.

Lors de la promenade au village, elle s’efforça de remarquer les mêmes détails que lui, le vieux mur de pierres plutôt que la gouttière percée, le charme des pavés plutôt que leur inconfort, l’aspect kitsch des vitrines plutôt que leur ridicule. Elle avait certes du mal à s’extasier devant le travail d’un potier – tripoter de la boue en plein XXI e siècle alors qu’on trouve partout des saladiers en plastique – ou à s’esbaudir au tressage d’un panier d’osier – ça lui rappelait ces épouvantables séances de travaux manuels au collège au cours desquelles on la contraignait à fabriquer des cadeaux ringards que fêtes des pères et fêtes des mères ne lui permettaient pas d’écouler. Surprise, elle constata que les magasins d’antiquités ne filaient pas le cafard à Antoine ; il y appréciait la valeur des objets tandis qu’elle y reniflait la mort.

En cheminant sur la plage que le vent n’avait pas le temps de sécher entre deux averses, parce qu’elle s’enfonçait dans un sable aussi lourd qu’un ciment en train de prendre, elle ne put s’empêcher de pester :

- La mer un jour de pluie, merci !
- Enfin, qu’aimes-tu ? La mer ou le soleil ? L’eau est là, l’horizon est là, l’immensité aussi !

Elle avoua qu’auparavant elle n’avait guère regardé la mer ni la côte, qu’elle se contentait de profiter du soleil.

- C’est pauvre, ta perception : réduire les paysages au soleil.

Elle concéda qu’il avait raison. Non sans dépit, elle se rendait compte, à son bras, que le monde était beaucoup plus riche pour lui que pour elle car il y cherchait des occasions d’étonnement et il les trouvait.

[…]

De retour à Paris, ils annoncèrent leurs fiançailles et leur prochain mariage. Les proches d’Hélène s’exclamaient avec admiration :

- Comme tu as changé !

Au début, Hélène ne répondait pas ; puis, afin de savoir jusqu’où ils pouvaient aller, elle leur glissait pour les encourager :

- Ah oui ? Tu trouves ? Vraiment ?

Ils tombaient alors dans le piège et se mettaient à développer :

- Oui, on n’aurait jamais cru qu’un homme te calmerait. Avant, personne ne trouvait grâce à tes yeux, rien n’était assez bien pour toi. Même toi. Tu étais sans pitié. On était persuadés que ni homme, ni femme, ni chien, ni chat, ni poisson rouge n’arriveraient à t’intéresser plus de quelques minutes.

- Antoine y est arrivé.
- Quel est son secret ?
- Je ne le dirai pas.
- C’est peut-être ça, l’amour ! Comme quoi il ne faut pas désespérer.

Elle ne démentait pas.

En réalité, elle seule savait qu’elle n’avait pas changé. Elle se taisait, rien d’autre. Dans sa conscience, la vie continuait à lui apparaître moche, idiote, imparfaite, décevante, frustrante, insatisfaisante ; mais ses jugements ne franchissaient plus la porte de sa bouche.

Que lui avait apporté Antoine ? Une muselière. Elle montrait moins les dents, elle retenait ses pensées.

Elle se savait toujours incapable de perceptions positives, elle continuait à voir sur un visage, sur une table, dans un appartement, dans un spectacle, l’impardonnable faute qui l’empêchait d’apprécier. Son imagination continuait à remodeler les faces, à rectifier les maquillages, à corriger la position des nappes, des serviettes, des couverts, à descendre des cloisons et en remonter d’autres, à balancer des meubles à la décharge, à arracher les rideaux, à remplacer la jeune première sur scène, à couper le deuxième acte, à supprimer le dénouement du film ; lorsqu’elle rencontrait de nouveaux individus, elle détectait autant qu’avant leur sottise ou leurs faiblesses mais elle ne formulait plus ces déceptions.

[…]

Hélène se supportait si peu qu’elle avait décidé d’enfouir son jugement afin de ne garder, en chaque circonstance, que le regard d’Antoine. Elle ne vivait qu’à sa surface, retenant prisonnière à l’intérieur une femme qui continuait à mépriser, critiquer, vitupérer, qui frappait à la porte de sa cellule et criait en vain à travers le vasistas. Pour se garantir la comédie du bonheur, elle s’était transformée en gardienne de prison.

Antoine la contemplait toujours avec un amour débordant ; il murmurait « la femme de ma vie » en lui flattant la croupe ou en lui déposant des baisers dans le cou.

- La femme de sa vie ? Au fond, ce n’est pas grand -chose, disait la prisonnière.
- C’est déjà ça, répondait la gardienne.

Voilà. Ce n’était pas le bonheur, c’en était l’apparence. Le bonheur par procuration, le bonheur par influence.

- Une illusion, disait la prisonnière.
- Ta gueule, répondait la gardienne.

[…]

Extrait  de la nouvelle : « C’est un beau jour de pluie », d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans « Odette Toutlemonde et autres histoires », éd.Le Livre de Poche.