dimanche 13 avril 2014

Fahrenheit 451 - Ray Bradbury


Montag est rongé par un fort sentiment de culpabilité : est-il en accord avec sa conscience lorsqu’il exerce sa profession de pompier ? Est-ce juste ou moral de brûler la maison, les livres de tant de gens ? Son supérieur, le capitaine Beatty s’aperçoit de son trouble. Après le travail, il se rend au domicile de Montag, alors que ce dernier, malade de remords, cogite dans son lit. Mildred, l’épouse de Montag, est présente. Elle ignore que son mari a caché un livre sous son oreiller, infraction gravissime, punie de mort. La conversation entre les deux hommes bifurque rapidement sur l’historique de leur profession. « On n’explique plus ça à la bleusaille comme dans le temps. Dommage. […] Il n’y a plus que les capitaines de pompiers pour s’en souvenir. », commence Beatty :

[…]

Autrefois, les livres n’intéressaient que quelques personnes ici et là, un peu partout. Elles pouvaient se d’être différentes. Le monde était vaste. Mais le voilà qui se remplit d’yeux, de coudes, de bouches. Et la population de doubler, tripler, quadrupler. Le cinéma et la radio, les magazines, les livres se sont nivelés par le bas, normalisés en une vaste soupe. Vous me suivez ?

-Je crois.

Beatty contempla le motif formé par la fumée qu’il avait rejetée.

« Imaginez le tableau. L’homme du XIX e siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses charrettes : un film au ralenti. Puis, au XX e siècle, on passe en accéléré. Livres raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute.

-La chute, approuva Mildred.

-Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. J’exagère, bien sûr. Les dictionnaires servaient de référence. Mais pour bien des gens, Hamlet (vous connaissez certainement le titre, Montag ; ce n’est probablement qu’un vague semblant de titre pour vous, madame Montag…), Hamlet, donc, n’était qu’un Digest d’une page dans un livre proclamant : Enfin tous les classiques à votre portée ; ne soyez plus en reste avec vos voisins. Vous voyez ? De la maternelle à l’université et retour à la maternelle. Vous avez là le parcours intellectuel des cinq derniers siècles ou à peu près. »

Mildred se leva et se mit à s’affairer dans la chambre, ramassant des objets qu’elle reposait aussitôt. Beatty fit comme si de rien n’était et poursuivit : « Accélérez encore le film, Montag. Clic ? Ça y est ? Allez, on ouvre l’œil, vite, ça défile, ici, là, au trot, au galop, en-haut, en-bas, dedans, dehors, pourquoi, comment, qui, quoi, où, hein ? Hé ! Bang ! Paf ! Vlan, bing, bong, boum ! Condensés de condensés. Condensés de condensés de condensés. La politique ? une colonne, deux phrases, un gros titre ! Et tout se volatilise ! La tête finit par vous tourner à un tel rythme sous le matraquage des éditeurs, diffuseurs, présentateurs, que la force centrifuge fait s’envoler toute pensée inutile, donc toute perte de temps ! »

Mildred retapait le dessus de lit. Montag sentit son cœur battre à grands coups lorsqu’elle tapota son oreiller. Et voilà qu’elle le tirait par l’épaule pour pouvoir dégager l’oreiller, l’arranger et le remettre en place sous ses reins. Et peut-être pousser un cri et ouvrir de grands yeux, ou simplement tendre la main, dire : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » et brandir le livre caché avec une touchante innocence.

« La scolarité est écourtée, la discipline se relâche, la philosophie, l’histoire, les langues sont abandonnées, l’anglais et l’orthographe de plus en plus négligés, et finalement presque ignorés. On vit dans l’immédiat, seul le travail compte, le plaisir c’est pour après. Pourquoi apprendre quoi que ce soit quand il suffit d’appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous ?

-Laisse-moi arranger ton oreiller, dit Mildred.

-Non ! murmura Montag.

-La fermeture à glissière remplace le bouton et l’homme n’a même plus le temps de réfléchir en s’habillant à l’aube, l’heure de la philosophie, et par conséquent l’heure de la mélancolie.

-Là, fit Mildred.

-Laisse-moi tranquille, dit Montag.

-La vie devient un immense tape-cul, Montag ;

Un concert de bing, bang, ouaaah !

-Ouaaah ! fit Mildred en tirant sur l’oreiller.

-Mais fiche-moi la paix, bon Dieu ! » s’écria Montag.

Beatty ouvrit de grands yeux.

La main de Mildred s’était figée derrière l’oreiller. Ses doigts suivaient les contours du livre et, comme elle l’identifiait à sa forme, elle prit un air surpris puis stupéfait. Sa bouche s’ouvrit pour poser une question…

« Videz les salles de spectacle pour n’y laisser que les clowns et garnissez les pièces de murs en verre ruisselants de jolies couleurs genre confetti, sang, xérès ou sauternes. Vous aimez le base-ball, n’est-ce pas, Montag ?

-C’est un beau sport. »

Beatty, presque invisible, n’était plus qu’une voix derrière un écran de fumée.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Mildred d’un ton presque ravi. Montag pressa son dos contre les bras de sa femme. « Qu’est-ce qu’il y a là ?

-Va t’asseoir ! » tonna Montag. Elle fit un bond en arrière, les mains vides. « On est en train de causer ! »

Beatty continua comme si de rien n’était. « Vous aimez le bowling, n’est-ce pas, Montag ?

-Oui.

-Et le golf ?

-C’est un beau sport.

-Le basket-ball ?

-Aussi.

-Le billard ? Le football ?

-De beaux sports, tous.

-Davantage de sports pour chacun, esprit d’équipe, tout ça dans la bonne humeur, et on n’a plus besoin de penser, non ? Organisez et organisez et super-organisez de super-super-sports. Encore plus de dessins humoristiques. Plus d’images. L’esprit absorbe de moins en moins. Impatience. Autoroutes débordantes de foules qui vont quelque part, on ne sait où, nulle part. L’exode au volant. Les villes se transforment en motels, les gens en marées de nomades commandées par la lune, couchant ce soir dans la chambre où vous dormiez à midi et moi la veille. »

Mildred quitta la pièce en claquant la porte. Les « tantes »1 du salon se mirent à rire au nez des « oncles ».

« À présent, prenons les minorités dans notre civilisation, d’accord ? Plus la population est grande, plus les minorités sont nombreuses. N’allons surtout pas marcher sur les pieds des amis des chiens, amis des chats, docteurs, avocats, commerçants, patrons, mormons, baptistes, unitariens, Chinois de la seconde génération, Suédois, Italiens, Allemands, Texans, habitants de Brooklyn, Irlandais, natifs de l’Oregon ou de Mexico. Les personnages de tel livre, telle dramatique, telle série télévisée n’entretiennent aucune ressemblance intentionnelle avec des peintres, cartographes, mécaniciens existants. Plus vaste est le marché, Montag, moins vous tenez aux controverses, souvenez-vous de ça ! Souvenez-vous de toutes les minorités, aussi minimes soient-elles, qui doivent garder le nombril propre. Auteurs pleins de pensées mauvaises, bloquez vos machines à écrire. Ils l’ont fait. Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n’étaient que de l’eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu’il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées. Et les revues érotiques en trois dimensions, naturellement. Et voilà, Montag. Tout ça n’est pas venu d’en haut. Il n’y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l’exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. Aujourd’hui, grâce à eux, vous pouvez vivre constamment dans le bonheur, vous avez le droit de lire des bandes dessinées, les bonnes vieilles confessions ou les revues économiques.

-Oui, mais les pompiers dans tout ça ? demanda Montag.

-Ah. » Beatty se pencha en avant dans le léger brouillard engendré par la fumée de sa pipe. « Rien de plus naturel ni de plus simple à expliquer. Le système scolaire produisant de plus en plus de coureurs, sauteurs, pilotes de course, bricoleurs, escamoteurs, aviateurs, nageurs, au lieu de chercheurs, de critiques, de savants, de créateurs, le mot `` intellectuel ´´ est, bien entendu, devenu l’injure qu’il méritait d’être. On a toujours peur de l’inconnu. Vous vous rappelez sûrement le gosse qui, dans votre classe, était exceptionnellement ``brillant´´, savait toujours bien ses leçons et répondait toujours le premier tandis que les autres, assis là comme autant de potiches, le haïssaient. Et n’était-ce pas ce brillant sujet que vous choisissiez à la sortie pour vos brimades et vos tortures ? Bien sûr que si. On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l’image de l’autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion ! Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons en brèche l’esprit humain. Qui sait qui pourrait être la cible de l’homme cultivé ? Moi ? Je ne le supporterais pas une minute. Ainsi, quand les maisons ont été enfin totalement ignifugées dans le monde entier (votre supposition était juste l’autre soir), les pompiers à l’ancienne sont devenus obsolètes. Ils se sont vu assigner une tâche nouvelle, la protection de la paix de l’esprit ; ils sont devenus le centre de notre crainte aussi compréhensible que légitime d’être inférieur : censeurs, juges et bourreaux officiels. Voilà ce que vous êtes, Montag, et voilà ce que je suis. »


Extrait du livre : « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury, éd. folio, p. 91 à 97


Note de « Textes à tout vent »:

1 : les murs de la pièce où est entrée Mildred sont recouverts d’écrans télévisés géants. Les personnages des programmes diffusés sont « la famille » du couple Montag.




L’auteur :

Ray Bradbury
Ray Bradbury est né en 1920 aux Etats-Unis. A 7 ans, il lit un livre d’Edgar Allan Poe : c’est une révélation. Dès lors, il manifeste un grand intérêt pour le monde littéraire et écume assidûment les bibliothèques. Ray est fasciné par les super-héros des bandes dessinées. Il lit énormément, mais il écrit également, dès l’âge de 12 ans. A 14 ans, il crée même son propre journal amateur pour pouvoir y publier ses textes ! A 17 ans, il publie pour la première fois une nouvelle dans un vrai magazine, une histoire de science-fiction intitulée « Script ».

Après des études secondaires, Bradbury choisit de ne pas aller à l’université. Il fait des petits boulots pour survivre, tout en continuant à proposer ses nouvelles dans la presse spécialisée. Il ne devient écrivain à temps plein qu’à partir de l’âge de 22 ans. En 1947, il publie son premier livre intitulé « Dark carnival ». Il se marie avec Marguerite Mc Clure, une jeune fille rencontrée dans une bibliothèque. Ils auront quatre filles. 

Bradbury n’obtient une reconnaissance du public qu’à la fin des années 40, en particulier avec la parution de nouvelles de science-fiction, réunies par la suite dans un ouvrage, les célèbres« Chroniques martiennes » (1951). En 1953, il publie son plus grand succès : « Fahrenheit 451 ».  Mais l’auteur ne se limite pas à l’écriture de récits fantastiques ou de science-fiction. Son œuvre prolifique touche à de nombreux domaines littéraires : romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre,  scénarios de film et de télévision, recueils de poèmes.

En 1999, il a une attaque cérébrale qui le prive de ses facultés d’écriture. Il choisit alors de dicter ses œuvres à sa fille. 

Sa femme décède en 2003 après 56 ans de mariage, et Bradbury la suit en 2012, à l’âge de 91 ans.

Le livre :

Ray Bradbury écrit « Fahrenheit 451 » sur une machine à écrire que la bibliothèque de l’université de Californie propose à la location pour ses lecteurs. Il faut y insérer une petite pièce pour la faire fonctionner…

L’auteur explique en préambule, le choix de son titre : « FAHRENHEIT 451 : température à laquelle le papier s’enflamme et se consume ». Un titre qui interpelle, interroge, frappe les esprits. Un titre inoubliable.

L’œuvre est publiée aux Etats-Unis, d’abord sous forme de  feuilleton de presse, puis de livre (1953). Il devient très vite un classique du roman d’anticipation et reçoit en 1954 le prix Hugo du meilleur roman.

En 1966, le livre est adapté au cinéma par François Truffaut. En 2012, c’est le réalisateur Frank Darabont qui en fait un film.

L’histoire :

Dans  un lieu qui n’est pas précisé par l’auteur et une époque que l’on perçoit dans un futur assez proche, Guy Montag est pompier. Son travail, il le fait consciencieusement avec le sentiment du devoir accompli, le cœur léger : il doit brûler les livres prohibés par le régime. Une bonne manière de se sentir utile, tout en maintenant l’ordre. Sur dénonciation, son  escouade rapplique, crache le feu, nettoie, repart. Efficace, implacable. Pour ne rien gâcher, cette fonction lui apporte le respect de ses concitoyens.

Or, voilà qu’un soir, en rentrant du travail, il fait la connaissance d’une jeune fille  « bizarre », excentrique et marginale, qui parle, qui rit, qui flâne, qui observe, qui donne son avis. Du jamais vu pour Montag. Elle lui pose des questions, aussi. Des questions dangereuses qui ébranlent les certitudes  du pompier: « Vous arrive-t-il de lire les livres que vous brûlez ? C’est vrai qu’autrefois les pompiers éteignaient le feu au lieu de l’allumer ? Etes-vous heureux ? ».

Après cette rencontre, rien ne sera plus pareil.  Montag débute une longue descente aux enfers, semée de doutes et de remises en question. Il réalise qu’il vit sous le joug d’un régime totalitaire qui écrase l’individu et cherche à le fondre dans une masse  uniforme et passive. La technologie et les médias règnent en maître autour de lui: ils sont là pour faciliter la vie des gens, les rendre heureux, mais en réalité, cette profusion d’écrans les coupe du monde qui les entoure en les maintenant dans une bulle illusoire, artificielle. Montag comprend qu’il vit une existence qu’on lui a fabriquée, et qu’au fond, il n’est pas vraiment heureux. Il peut constater qu’il n’est pas le seul à ressentir cette détresse enfouie. Seulement personne n’a le courage de parler de son mal-être. Les gens se suicident, dans l’indifférence générale, sans aucun questionnement. Plus personne ne sait définir ses envies propres, ses aspiration personnelles, ses rêves. Son monde est terrifiant. L’action a phagocyté la pensée, la vitesse a éclipsé le temps et les loisirs.

Saura-t-il déjouer les pièges tendus par le système ? Parviendra-il à toucher du doigt la vérité sans y perdre la raison, voire même la vie ? Trouvera-t-il enfin un sens à son existence ? Le bonheur se cache-t-il entre les pages d’un ouvrage ? Pour le savoir, lisez le livre !

Quelques citations :

-« Les poings serrés sur l’embout de cuivre, armé de ce python géant qui crachait son venin de pétrole sur le monde, il sentait le sang battre à ses tempes, et ses mains devenaient celles d’un prodigieux chef d’orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonisées de l’Histoire. » p. 23

-« Il portait son bonheur comme un masque, la jeune fille avait filé sur la pelouse en l’emportant et il n’était pas question d’aller frapper à sa porte pour le lui réclamer. » p.35

-« Des livres lui dégringolaient sur les épaules, les bras, le visage. Un volume lui atterrit dans les mains, presque docilement, comme un pigeon blanc, les ailes palpitantes. » p.69

-« Là-haut, les hommes lançaient dans l’air des pelletées de magazines qui s’abattaient comme des oiseaux massacrés tandis qu’en bas, telle une petite fille, la femme restait immobile au milieu des cadavres » p.69

-« Pourquoi apprendre quoi que ce soit quand il suffit d’appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous ? » p.93

-« Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. » p.97

-« Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. » p.97

-« Je veux être heureux, disent les gens. Eh bien, ne le sont-ils pas ? Ne veillons-nous pas à ce qu’ils soient toujours en mouvement, à ce qu’ils aient des distractions ? Nous ne vivons que pour ça, non ? Pour le plaisir, l’excitation ? Et vous devez admettre que notre culture nous fournit tout ça à foison.» p. 98

-« Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. » p. 100

-« Les livres ne sont pas des gens. Tu as beau lire, je ne vois personne autour de moi. » p. 113 

-« Je ne parle pas des choses […]. Je parle du sens des choses. Là, je sais que je suis vivant. » p.116

-« Les livres n’étaient qu’un des nombreux types de réceptacles destinés à conserver ce que nous avions peur d’oublier. Ils n’ont absolument rien de magique. Il n’y a de la magie que dans ce qu’ils disent, dans la façon dont ils cousent les pièces et les morceaux de l’univers pour nous en faire un vêtement. » p. 126

-« Et n’attendez pas le salut d’une seule source, individu, machine ou bibliothèque. Contribuez à votre propre sauvetage, et si vous vous noyez, au moins mourez en sachant que vous vous dirigez vers le rivage. » p.131

-« Ne jugez pas un livre d’après sa couverture. » p.223

-« Remplis-toi les yeux de merveilles […]. Vis comme si tu devais mourir dans dix secondes. Regarde le monde. Il est plus extraordinaire que tous les rêves fabriqués ou achetés en usine. » p.226

-« Et un jour, nous nous souviendrons si bien que nous construirons la plus grande pelle mécanique de l’histoire, que nous creuserons la plus grande tombe de tous les temps et que nous y enterrerons la guerre. » p.235

Mon avis, analyse express :

Si vous aimez les histoires réfléchies et signifiantes, alors vous serez comblés en lisant « Fahrenheit 451 ». Sachez toutefois que la tendance au pessimisme de Bradbury est présente tout au long du récit. La guerre, toujours sous-jacente, apparaît comme une toile de fond sombre et menaçante. Elle renforce le sentiment d’insécurité et d’oppression ressenti par Montag, mais aussi par le lecteur. L’indifférence du citoyen face à l’imminence de cette guerre, témoigne de son incompréhension du monde qui l’entoure et de son insouciance. Avec une population infantilisée, le parti totalitaire qui dirige le pays a le champ libre pour ses agissements.

En voulant fabriquer une société du bonheur, uniforme et insipide, focalisée sur les écrans, les autorités politiques ont dépossédé les gens de leur libre arbitre. Ils sont devenus des moutons naïfs qui ne perçoivent même plus l’endoctrinement permanent dont ils sont victimes au quotidien. Pire encore, ils ne sont pas heureux : éclatée la famille, personne pour écouter ou échanger. Même en couple, ils sont isolés par l’impossibilité d’une véritable communication. Bref, ils sont seuls face à leur télé. Dès lors, on comprend que le livre soit perçu par les autorités comme un vecteur d’idées semeur de troubles, une menace à la tranquillité et à la paix nationale, un danger potentiel qu’il faut éradiquer coûte que coûte.

Grâce à sa rencontre lumineuse avec Clarisse, le pompier Montag réalise que son existence ne lui convient plus. Il comprend surtout qu’il ne tient qu’à lui de la modifier, mais que cela demande d’agir et de s’impliquer. Il choisit donc de devenir un hors-la –loi fidèle à ses idéaux, un rebelle qui fuit le formatage imposé par le régime. Le livre devient une arme contre l’obscurantisme et le nivellement. A travers lui, une lutte clandestine s’engage pour la liberté de pensée et d’expression. Bradbury dénonce également le manque de courage politique des intellectuels qui se sont tus lorsqu’il fallait s’insurger contre cette mainmise totalitaire. A la fin de l’œuvre, ils sont comparés à  des criminels en fuite, errant misérablement dans le froid. Une manière d’expier leurs fautes…

La censure nous apparaît comme un concept d’un autre âge, qui nous ramène à la seconde guerre mondiale ou aux pratiques de régimes totalitaires aujourd’hui désuets. Pourtant, on oublie bien vite que les intolérances politiques ou religieuses sont toujours d’actualité à travers le monde. La liberté d’expression est  encore malmenée de nos jours. De ce fait, le roman de Bradbury est encore ancré dans l’actualité. 

De plus, on ne peut que s’interroger sur l’évolution de nos sociétés occidentales, alors que les médias envahissent notre quotidien, que la lecture semble perdre du terrain auprès de la jeune génération, que la communication est devenue un vrai métier, indispensable à la manipulation des foules, ou que l’information est servie à la même sauce dans tous les journaux.

Comme vous l’aurez deviné, j’ai beaucoup apprécié la lecture de « Fahrenheit 451 ». Le contenu prête à la réflexion, c’est indiscutable. Mais j’ai également adoré la couleur de plume de Bradbury : il maîtrise l’art de traiter un sujet austère avec poésie. Ce mélange raffiné offre des passages d’une grande intensité de lecture, je pense en particulier à la scène incroyable où une vieille femme choisit de se suicider dans le brasier de ses livres ou à celle où l’auteur décrit le plaisir qu’éprouve Montag à incendier, en début de récit. « Fahrenheit 451 » est un grand classique de la littérature, qui mérite que l’on s’y attarde…

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