dimanche 27 octobre 2013

Nous verrons - François-René de Chateaubriand


Le passé n’est rien dans la vie,
Et le présent est moins encor ;
C’est à l’avenir qu’on se fie
Pour donner joie et trésor.
Tout mortel dans ses yeux devance
Cet avenir où nous courrons ;
Le bonheur est espérance ;
On vit, en disant : nous verrons.

Mais cet avenir plein de charmes,
Qu’en est-il lorsqu’il est arrivé ?
C’est le présent qui, de nos larmes,
Matin et soir est abreuvé !
Aussitôt que s’ouvre la scène
Qu’avec ardeur nous désirons,
On bâille, on la regarde à peine ;
On vit, en disant : nous verrons.

Ce vieillard penche vers la terre :
Il touche à ses derniers instants ;
Y pense-t-il ? Non : il espère
Vivre encore soixante-dix ans.
Un docteur, fort d’expérience,
Veut lui prouver que nous mourrons ;
Le vieillard rit de la sentence
Et meurt, en disant : nous verrons.

Valère et Damis n’ont qu’une âme,
C’est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
« Je viens à vous, ami si tendre,
Ou ce soir au fond des prisons… 
-Quoi ! ce soir même ? –On peut attendre.
Revenez demain : nous verrons. »

Nous verrons est un mot magique
Qui sert dans tous les cas fâcheux.
Nous verrons, dit le politique ;
Nous verrons, dit le malheureux.
Les grands hommes de nos gazettes,
Les rois du jour, les fanfarons,
Les faux amis, les coquettes,
Tout cela vous dit : nous verrons.

        François-René de Chateaubriand (1768-1848)






Le poème :

François-René de Chateaubriand
Un poème publié en 1810 dans le recueil « Poésies diverses » de François-René de Chateaubriand.

Mon regard :

Comme des enfants gâtés, nous ne sommes jamais vraiment comblés et nous nous consolons de nos frustrations en espérant des jours meilleurs… On snobe le présent, on ne croit qu’en l’avenir, un avenir qui a la lourde tâche de porter sur ses frêles épaules, tout le poids de nos espérances.  Pourtant le vieillard insouciant du poème de Chateaubriand  n’inspire au lecteur qu’un sentiment  de profonde indulgence : ses vaines espérances lui auront tout de même permis de conserver un sourire, même naïf, jusqu’à la fin. L’espoir fait vivre, n’est-ce pas ?

Si le  « nous verrons » sort de la bouche d’amis que l’on pensait sincères, de politiques ou d’hommes d’influence, les mots se teintent d’une nuance encore plus soutenue  dans la palette de la fausseté et  de l’hypocrisie. L’esquive n’est plus uniquement  adressée à soi-même, elle bouscule la confiance de l’autre. Lancés avec légèreté, les mots deviennent cette courbette polie dont personne n’est dupe …

Et Chateaubriand jette dans le dernier vers, son profond mépris de cette petite lâcheté que nous avons tous subie ou pratiquée : « Tout cela vous dit : nous verrons. »

A bon entendeur…

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