jeudi 5 février 2015

Jean-Daniel - Charles-Ferdinand Ramuz


I.

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil ;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais   peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches ;
et je me disais : « Tu es fou,
ah ! si on te voyait, comme on se moquerait de toi ! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais : « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre ;
je me fâchais, je leur criais : « Ça vous regarde ?
allons, tranquilles, eh ! Comtesse, eh ! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II.

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre ;
elles s’amusent à le voir grimper :
sitôt qu’il est loin, il est oublié.

Elles ne pensent qu’à des blagues,
à des chapeaux, à des colliers ;
qu’est-ce que ça leur fait qu’on souffre ?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton ;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien :
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III.

Je lui ai demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon cœur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au cœur qui aime.

Mon cœur a mal, et moi je suis
comme  un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV.

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir :
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure ;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront :
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison ?

V.

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.
Elle a des chevaux, des bœufs, des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étables de même ;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise : « Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous ;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant ;
et je porterais des montagnes,
si on me disait : C’est pour Marianne.

VI.

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur, on voit de loin la lampe, on dit :
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère » ;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le bœuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter ;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon cœur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille ;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps
entre tes dents.

A quoi penses-tu ? Sais-tu que je suis là ?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi ;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII.

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux ;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier à la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs ;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle ;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII.

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent :
« Voilà Marianne avec son panier. »

Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent : « Vous avez fait 
la paresseuse ! »
Tu dis : « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit : « Que si ! il est quatre heures et cinq ! »
Et tout le monde 
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne ;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX.

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon cœur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien ? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.

Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Ecoute, est-ce qu’on fait un petit tour ? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X.

Elle m’a dit : « J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami.
N’est-ce pas ? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais ça vient tout tranquillement
avec le temps.

Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, ça n’empêche pas
qu’on pense parfois à des chose.

On se dit : « Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit : « Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais.»

Elle m’a dit : « Et toi, est-ce que tu m’aimes autant ? »
« Ah ! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses ? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI.

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient ;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe ; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle ? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches ;
je fumais ma pipe, je te voyais venir ;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII.

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de cœur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis : « Tant pis ! » qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.

C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant, je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis : « Tout va bien » ;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII.

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse ;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait ?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur ;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.

Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas ? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes ;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis : « Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux ;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV.

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

« Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant ? »
Marianne n’a rien répondu.
« J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »
Marianne a secoué la tête.
« J’ai la raison que tu n’as pas,
J’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants. »

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.

« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou ;
« Tu permettras que je te l’amène ?...
Tu verras que j’avais raison. »

XV.

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu ;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.

On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville ;
et trotte ! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres,
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira : « On s’en va,
on commence le grand voyage ;
heureusement qu’il n’y a pas des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;

tu diras oui, je dirai oui ;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI.

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre ;
il fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, la moisson se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher ?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout ;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

XVII.

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais aussi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII.

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches ;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins ;
il étendra peu à peu son domaine ;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.
Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint mes mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé :
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces ?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes ?

Le cadet des garçons arrive alors et dit :
« Grand-mère, la poule chante,
elle a fait l’œuf. »
« Va voir dans la paille, mon ami. »
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.


Extrait du recueil : « Vers », de Charles-Ferdinand Ramuz, éd. Mermod, 1945




Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) est un poète et écrivain suisse. Les vers de « Jean-Daniel » sont emblématiques de son style si particulier, qui fait la part belle à la simplicité et à la proximité. Son amour des petites gens, de la vie aux champs et de la nature ont inspiré son œuvre. 

Il écrivait comme on parle au Pays romand, s’accrochant avec obstination à ses racines, revendiquant son appartenance à un coin de pays où l’on  ne s’exprime pas toujours dans un français académique. Ce français de  romandie, il a osé le transposer à l’écrit, même si cela a parfois provoqué des levées de boucliers chez les puristes. Ainsi, si on regarde de plus près son poème « Jean-Daniel », on constate qu’il utilisait des expressions telles que : « amenez-m’en un », « comme un qui a trop bu », « que tu serais mon bon ami » (le « bon ami » est une expression vaudoise qui signifie l’amoureux…), « il y en a qui… » (nous dirions même « y’ en a qui » …). Toutes ces formules du langage oral sont couramment employées de nos jours.

Ramuz, une grande plume du terroir romand, authentique et vivante, qui titille la fibre nostalgique avec beaucoup de pudeur et de douceur.

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