[…]
-Comment un homme s’assure-t-il de son pouvoir sur un autre,
Winston ?
Winston réfléchit :
-En le faisant souffrir, répondit-il.
-Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit
pas. Comment, s’il ne souffre pas, peut-on être certain qu’il obéit, non à sa
volonté, mais à la vôtre ? Le pouvoir est d’infliger des souffrances et
des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que
l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous
à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des
stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un
monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés,
un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable.
Le progrès dans notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne
civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est
fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la
crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste,
tout.