dimanche 24 novembre 2013

Harold et Maude - Colin Higgins


[…]

Harold et Maude, perchés sur le capot du corbillard, regardaient une entreprise de construction jeter bas un vieil immeuble, de l’autre côté de la rue. Une lourde boule de fer se balançant au bout d’une chaîne, au sommet d’une haute grue, défonçait briques et mortier, tandis qu’un énorme bulldozer pelletait les gravats et les déversait dans un camion.

-C’est fascinant ! s’exclama Maude, criant pour dominer le vacarme. Absolument fascinant !

Et elle continua, captivée, de contempler ce spectacle.

-Je suis ravi que ça vous plaise, fit Harold, mais je vais vous emmener voir quelque chose de plus sensationnel encore.

Installés sur une hauteur dominant un terrain de ferraille, ils virent voiture après voiture soulevées par des monstrueuses mâchoires, s’ouvrant pour les laisser tomber dans une broyeuse qui, après les avoir bruyamment écrasées, les éjectaient à l’état de déchets.

-Y a pas de question, fit Maude résumant leurs impressions. C’est tout simplement passionnant. Et mordant dans une carotte crue : mais je vous le demande, Harold, trouvez-vous cela suffisant ?

-Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

-Venez, je vais vous le montrer, fit Maude, souriante.

Ils roulèrent jusqu’à une importante exploitation maraîchère, en bordure de mer, puis descendirent de voiture et s’agenouillèrent entre des rangées de choux à peine pommés.

-J’adore voir pousser tout ce que la terre nous offre, reprit Maude. Regardez ces petits brigands, Harold. La dernière fois que je suis venue ici, leurs petites têtes vertes sortaient tout juste de terre. Regardez-les, maintenant. Regardez comme leurs feuilles s’imbriquent.

-C’est ma foi vrai, fit Harold, fasciné. Elles sont repliées et fragiles comme les mains d’un nouveau-né.

-Il faudra que nous allions aussi voir des bébés.

-Quoi ?

-Oui, visiter les salles d’une maternité. Vous y êtes-vous déjà rendu ?

-Non, je ne crois pas.

-C’est follement amusant. Nous pourrions peut-être y aller dans l’après-midi.

-D’accord.

-Parfait. Nous remonterons la vallée et nous nous arrêterons chez un horticulteur. Êtes-vous déjà allé dans un établissement horticole ?

-Non.

-C’est un enchantement. Les fleurs sont tellement attachantes !

-Vraiment ?

-Oh, oui, dit Maude. Elles nous donnent tant d’elles-mêmes !

Un peu plus tard, comme ils visitaient l’exploitation, elle ajouta :

-Elles poussent, fleurissent, se fanent, meurent et se transforment en quelque chose d’autre. Regardez ces tournesols. Vous ne les trouvez pas magnifiques ? J’aimerais bien, dans une autre vie, être changée en soleil.

-Et pourquoi ?

-Parce que ce sont des fleurs toutes simples. Et souriant d’un air confus : et aussi parce qu’elles sont hautes sur tige.

-Ce qui veut dire ?...

-Que toute jeune déjà, j’ai compris que je resterais petite. J’en ai éprouvé une vive déception, mais sachant que je n’y pouvais rien j’ai décidé de m’en accommoder, de ne pas me laisser arrêter par ce handicap. Et c’est ce que j’ai fait. Mais, quand même, j’ai toujours regretté de ne pas être grande. On doit avoir l’impression de dominer. Elle rit, se moquant d’elle-même et reprit : et vous, Harold, en quelle fleur voudriez-vous être transformé ?

-Je n’en sais fichtre rien, fit Harold se frottant le nez. Je suis un être tellement quelconque ! Et embrassant du geste un pré tout fleuri de marguerites, au flanc de la colline : peut-être une de celles-là.

-Pourquoi choisissez-vous ces fleurs-là ? demanda Maude un peu étonnée.

-Peut-être, dit Harold, parce qu’elles se ressemblent toutes.

-C’est bien ce qui vous trompe, fit la vieille dame en l’entraînant vers une touffe de marguerites. Regardez bien. Certaines sont plus petites, d’autres plus fournies, certaines penchent sur la gauche, d’autres sur la droite… il y en a même auxquelles manquent des pétales…en somme, toutes sortes de différences visibles à l’œil nu, et je ne me place même pas sous l’angle biochimique. Voyez-vous, Harold, elles sont comme les Japonais. Au début, on les trouve tous pareils, et quand on les connaît mieux on s’aperçoit que tout comme ces marguerites il n’y en a pas deux semblables. Dites-vous bien qu’aucun être humain ne ressemble à un autre. Il n’en existera jamais de pareil avant lui et il n’en existera jamais de pareil après lui. Et cueillant une marguerite à la blanche corolle : chacune d’entre elles a sa personnalité propre.

Elle sourit et tous deux se relevèrent.

-Possible, reconnut Harold à contrecoeur, que nous ayons chacun notre personnalité, mais nous n’en devons pas moins vivre en société, et du geste il indiqua le pré tout fleuri de marguerites.

-C’est vrai, murmura Maude en regardant du coin de l’œil son compagnon. J’estime cependant que la plupart des malheur de l’humanité viennent de ce que les gens qui savent pourtant qu’ils sont uniques, comme cette fleur-là – et elle montra la marguerite qu’elle tenait à la main – s’obstinent à se laisser traiter comme un numéro parmi la masse.

Elle cilla pour refouler les larmes qui lui montaient aux yeux et regarda avec tendresse les milliers et milliers de marguerites qui, en cet après-midi ensoleillé, s’inclinaient doucement sous la brise.

[…]

Extrait du livre : « Harold et Maude » de Colin Higgins, éd. Folio, p.61 à 65.





Le livre :

Ce livre est une adaptation du scénario de Colin Higgins pour le film « Harold et Maude », sorti en 1971. Cette histoire a également été adaptée pour le théâtre.

L’auteur :

Colin Higgins
Colin Higgins est un américain né en Nouvelle-Calédonie en 1941.  Passionné par le monde audio-visuel, il choisit de se former dans une école de cinéma à Los Angeles. Pour son travail de diplôme en 1969, il écrit le scénario « Harold and Maude », qui devient un film en 1971, avec Hal Asby à la réalisation. Cette œuvre deviendra un classique du cinéma. 

Colin Higgins aura une vie professionnelle à plusieurs casquettes : scénariste, réalisateur, producteur  pour le cinéma et la télévision.

 Il décède du sida en 1988.

L’histoire :

Que peuvent bien avoir en commun  un jeune homme désoeuvré de 19 ans, en pleine rébellion contre sa mère, mal dans ses baskets, qui affiche un goût prononcé pour les faux-suicides et une comtesse de 79 ans, ancienne déportée de guerre, désinhibée et anticonformiste ? Vous ne le devinerez jamais : leur goût macabre pour les enterrements ! Et c’est d’ailleurs ce qui va réunir Harold et Maude, du moins au début du récit…

Très vite Maude décide de prendre Harold sous son aile : cet électron libre, égaré dans un univers bourgeois et bienpensant, cherche du côté obscur de l’existence, un dérivatif à son profond ennui. Peu à peu,  avec l’intelligence, la bienveillance et l’optimisme qui la caractérisent, Maude va lui démontrer sa singularité et sa valeur. Elle l’encourage à cultiver sa différence, à remplacer ses penchants morbides par un élan fantaisiste, joyeux et libertaire.

Harold, se laissera-t-il séduire par la philosophie, l’audace, l’excentricité et la joie de vivre de cette femme hors du commun ? Leur différence d’âge sera-t-elle un frein entre eux ?  Rien n’est moins certain…

Quelques citations :

-« La mort n’est qu’un passage. Tout n’est que passage. », p.27

-« Nous naissons nus et nous mourons nus, donc le mot propriété ne rime à rien. »,p. 40

-« Peur de quoi ? Je ne redoute pas ce que je connais et j’aspire à connaître ce que j’ignore. », p.85

-« Le monde a assez de murailles. Ce dont les hommes ont besoin, c’est de sortir de leurs forteresses et de jeter des ponts entre eux. », p.86

-« Mieux vaut ne pas être trop vertueux (…). On se prive de tant de choses ! Il faut viser plus haut que la simple moralité. », p.93

-« Voyons, Harold, tout le monde a le droit, de temps à autre, de faire l’idiot. Et surtout ne vous laissez pas impressionner par l’opinion des autres. », p.106

-« Ce qui compte par-dessus tout, c’est la bonté. Or, l’humanité en est singulièrement dépourvue. », p.108

-« Nous sommes nous-mêmes notre propre ennemi. Il nous faut donc trouver de meilleures défenses que les armes ou les dogmes. », p. 128

-« Le rire…Les larmes…Deux traits typiquement humains. Et voyez-vous, Harold, le plus important dans la vie c’est de ne pas craindre de se montrer humain. », p. 135

-« La mort n’a rien d’extraordinaire. Ni de surprenant. Elle fait partie de la vie. Et ce n’est jamais qu’un départ. », p. 146

Mon avis :

Un livre qui reprend les idées pacifistes et anticonformistes du mouvement « peace and love » des années soixante. Colin Higgins écrit son récit dans un style simple, sur le ton humoristique. Il joue sur des effets  décalés et absurdes à de multiples occasions : les suicides d’Harold, la scène de l’hôpital ou du questionnaire par exemple. Pour autant, l’histoire ne manque pas d’une certaine profondeur, et aborde des thèmes qui résonnent encore de nos jours  avec à propos: la différence d’âge dans un couple, la place qui est accordée à des personnalités atypiques dans une société formatée, la valeur de l’expérience et du vécu, la qualité d’écoute que les parents accordent à leurs enfants dans la spirale du quotidien, sommes-nous les artisans de notre bonheur ? Bref, la liste pourrait être bien plus longue…

J’ai beaucoup apprécié ce roman, tant sur la forme que sur le fond. Il est souvent proposé en lecture à l’adolescence, mais j’ai eu du plaisir à retrouver  toute son originalité et son brin de folie, même si le couple que forme Harold et Maude me semble improbable et peu crédible. Un bel  ouvrage qui souffle un vent frais et léger, très efficace pour se dépoussiérer les neurones !

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