samedi 11 octobre 2014

Le journal d’Anne Frank



[…]

SAMEDI 20 JUIN 1942

C'est une sensation très étrange, pour quelqu'un dans mon genre, d'écrire un journal. Non seulement je n'ai jamais écrit, mais il me semble que plus tard, ni moi ni personne ne s'intéressera aux confidences d'une écolière de treize ans. Mais à vrai dire, cela n'a pas d'importance, j'ai envie d'écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j'ai sur le coeur une bonne fois pour toutes à propos d'un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens : ce dicton m'est venu à l'esprit par un de ces jours de légère mélancolie où je m'ennuyais, la tête dans les mains, en me demandant dans mon apathie s'il fallait sortir ou rester à la maison et où, au bout du compte, je restais plantée là à me morfondre. Oui, c'est vrai, le papier a de la patience, et comme je n'ai pas l'intention de jamais faire lire à qui que ce soit ce cahier cartonné paré du titre pompeux de « Journal », à moins de rencontrer une fois dans ma vie un ami ou une amie qui devienne l'ami ou l'amie avec un grand A, personne n'y verra probablement d' inconvénient.

Me voici arrivée à la constatation d'où est partie cette idée de journal ; je n'ai pas d'amie.

Pour être encore plus claire, il faut donner une explication, car personne ne comprendrait qu'une fille de treize ans soit complètement seule au monde, ce qui n'est pas vrai non plus : j'ai des parents adorables et une soeur de seize ans, j'ai, tout bien compté, au moins trente camarades et amies, comme on dit, j'ai une nuée d'admirateurs, qui ne me quittent pas des yeux et qui en classe, faute de mieux, tentent de capter mon image dans un petit éclat de miroir de poche. J'ai ma famille et un chez-moi. Non, à première vue, rien ne me manque, sauf l'amie avec un grand A. Avec mes camarades, je m'amuse et c'est tout, je n'arrive jamais à parler d'autre chose que des petites histoires de tous les jours, ou à me rapprocher d'elles, voilà le hic. Peut-être ce manque d'intimité vient-il de moi, en tout cas le fait est là et malheureusement, on ne peut rien y changer. De là ce journal. Et pour renforcer encore dans mon imagination l'idée de l'amie tant attendue, je ne veux pas me contenter d'aligner les faits dans ce journal comme ferait n'importe qui d'autre, mais je veux faire de ce journal l'amie elle-même et cette amie s'appellera Kitty.

Idiote. Mon histoire ! on n'oublie pas ces choses-là.

Comme on ne comprendra rien à ce que je raconte à Kitty si je commence de but en blanc, il faut que je résume l'histoire de ma vie, quoi qu'il m'en coûte.

Mon père, le plus chou des petits papas que j'aie jamais rencontrés, avait déjà trente-six ans quand il a épousé ma mère, qui en avait alors vingt-cinq. Ma soeur Margot est née en 1926, à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. Le 12 juin 1929, c'était mon tour.

J'ai habité Francfort jusqu'à l'âge de quatre ans.

Comme nous sommes juifs à cent pour cent, mon père est venu en Hollande en 1933, où il a été nommé directeur de la société néerlandaise Opekta, spécialisée dans la préparation de confitures. Ma mère, Edith Frank-Holländer, est venue le rejoindre en Hollande en septembre. Margot et moi sommes allées à Aix-la-Chapelle, où habitait notre grand-mère. Margot est venue en Hollande en décembre et moi en février et on m'a mise sur la table, parmi les cadeaux d'anniversaire de Margot.

Peu de temps après, je suis entrée à la maternelle de l'école Montessori, la sixième. J'y suis restée jusqu'à six ans, puis je suis allée au cours préparatoire. En CM2, je me suis retrouvée avec la directrice, Mme Kuperus, nous nous sommes fait des adieux déchirants à la fin de l'année scolaire et nous avons pleuré toutes les deux, parce que j'ai été admise au lycée juif où va aussi Margot.

Notre vie a connu les tensions qu'on imagine, puisque les lois antijuives de Hitler n'ont pas épargné les membres de la famille qui étaient restés en Allemagne. En 1938, après les pogroms, mes deux oncles, les frères de maman, ont pris la fuite et se sont retrouvés sains et saufs en Amérique du Nord, ma grand-mère est venue s'installer chez nous, elle avait alors soixante-treize ans.

A partir de mai 1940, c'en était fini du bon temps, d'abord la guerre, la capitulation, l'entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédé sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l'étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n'ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n'ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n'ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n'ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n'ont pas le droit d'aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d'autres sports ; les juifs n'ont pas le droit de faire de l'aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n'ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n'ont pas le droit d'entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. Jacque me disait toujours : « Je n'ose plus rien faire, j'ai peur que ce soit interdit. »

Dans l'été de 1941, grand-mère est tombée gravement malade, il a fallu l'opérer, et on a un peu oublié mon anniversaire. Comme d'ailleurs dans l'été de 1940, parce que la guerre venait de se terminer aux Pays-Bas. Grand-mère est morte en janvier 1942. Personne ne sait à quel point moi, je pense à elle et comme je l'aime encore. Cette année, en 1942, on a voulu rattraper le temps perdu en fêtant mon anniversaire et la petite bougie de grand-mère était allumée près de nous.

Pour nous quatre, tout va bien pour le moment, et j'en suis arrivée ainsi à la date d'aujourd'hui, celle de l'inauguration solennelle de mon journal, 20 juin 1942.


Voici le dernier texte écrit par Anne dans son journal :

[…]

MARDI 1er AOÛT 1944

Chère Kitty,

« Un paquet de contradictions » sont les derniers mots de la lettre précédente et les premiers de celle-ci. « Un paquet de contradictions », peux-tu m'expliquer clairement ce que cela veut dire ? Que signifie « contradiction» ? Comme tant d'autres mots (on peut l'expliquer de deux manières), il a deux sens : contradiction extérieure et contradiction intérieure. Le premier, c'est tout simple-ment ne pas s'incliner devant les opinions des autres, en savoir plus, avoir le dernier mot, bref tous ces affreux défauts qu'on me connaît bien, le second, les autres n'en savent rien, c'est mon secret à moi.

Je t'ai déjà raconté plusieurs fois que mon âme est pour ainsi dire divisée en deux. D'un côté se logent ma gaieté exubérante, mon regard moqueur sur tout, ma joie de vivre et surtout ma façon de prendre tout à la légère. Par là, je veux dire que je ne vois rien de mal à flirter, à donner un baiser, à serrer quelqu'un dans mes bras, à dire une blague de mauvais goût. Ce côté est plus souvent à l'affût et refoule l'autre côté qui est bien plus beau, plus pur et plus profond. C'est vrai finalement, le beau côté d'Anne, personne ne le connaît et c'est pourquoi si peu de gens peuvent me supporter. Évidemment, je suis un clown amusant pour un après-midi, après quoi tout le monde a eu sa dose pour un mois.

En fait, exactement ce qu'un film d'amour peut être aux yeux de gens profonds, une simple distraction, un divertissement occasionnel, une chose vite oubliée, pas mauvaise mais pas bonne non plus. Cela m'est très désagréable d'avoir à te le dire, mais pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je sais que c'est la vérité ? Mon côté insouciant, superficiel, devancera toujours mon côté profond et  c'est pourquoi il aura toujours le dessus. Tu ne peux pas t'imaginer combien de fois j'ai essayé de repousser, de changer radicalement, de cacher cette Anne, qui n'est que la moitié de celle qui porte le nom d'Anne, je n'y arrive pas et je comprends aussi pourquoi.

J'ai peur que tous ceux qui me connaissent telle que je suis toujours ne découvrent mon autre côté, le côté plus beau et meilleur. J'ai peur qu'ils se moquent de moi, me trouvent ridicule, sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J'ai l'habitude de ne pas être prise au sérieux, mais seule l'Anne insouciante y est habituée et arrive à le supporter, l'Anne profonde n'en a pas la force. Quand il m'arrive vraiment de me forcer à soumettre la gentille Anne aux feux de la rampe pendant un quart d'heure, celle-ci se rétracte comme une sensitive dès qu'elle doit ouvrir la bouche, laisse la parole à Anne numéro 1 et a disparu avant que je ne m'en aperçoive.

En société, la douce Anne n'a encore jamais, pas une seule fois, fait son apparition, mais dans la solitude, elle l'emporte toujours. Je sais exactement comment j'aimerais être, comment je suis en réalité... à l'intérieur, mais malheureusement je ne le suis que pour moi-même. Et c'est sans doute, non c'est certainement pour cette raison que je prétends avoir une nature intérieure heureuse, tandis que les autres gens voient en moi une nature extérieure heureuse. A l'intérieur, l'Anne pure me montre le chemin, à l'extérieur, je ne suis rien d'autre qu'une petite chèvre turbulente qui a arraché ses liens.

Comme je l'ai déjà dit, je ressens toute chose autrement que je ne l'exprime et c'est pourquoi j'ai la réputation d'une coureuse de garçons, d'une flirteuse, d'une madame je-sais-tout et d'une lectrice de romans à l'eau de rose. Anne joyeuse s'en moque, rétorque avec insolence, hausse les épaules d'un air indifférent, fait semblant de ne pas s'en soucier, mais pas du tout, Anne silencieuse réagit complètement à l'opposé. Pour être vraiment franche, je veux bien t'avouer que cela me fait de la peine, que je me donne un mal de chien pour essayer de changer, mais que je dois me battre sans arrêt contre des années plus puissantes.

En moi une voix sanglote : « Tu vois, voilà où tu en es arrivée, de mauvaises opinions, des visages moqueurs ou perturbés, des personnes qui te trouvent antipathique, et tout cela seulement parce que tu n'écoutes pas les bons conseils de la bonne moitié en toi. » Ah, j'aimerais bien écouter, mais je n'y arrive pas, quand je suis calme et sérieuse, tout le monde pense que je joue encore la comé-die et alors je suis bien obligée de m'en sortir par une blague, sans même parler de ma propre famille qui pense qu'à coup sûr je suis malade, me fait avaler des cachets contre la migraine, et des calmants, me tâte le pouls et le front pour voir si j'ai de la fièvre, s'enquiert de mes selles et critique ma mauvaise humeur ; je ne supporte pas longtemps qu'on fasse à tel point attention à moi, je deviens d'abord hargneuse, puis triste et finalement je me retourne le coeur, je tourne le mauvais côté vers l'extérieur, et le bon vers l'intérieur, et ne cesse de chercher un moyen de devenir comme j'aimerais tant être et comme je pourrais être, si... personne d'autre ne vivait sur terre.

Bien à toi,

Anne M. Frank

Ici se termine le journal d'Anne Frank.


Extrait du livre : « Le journal d’Anne Frank », éd. Le livre de Poche, p. 22 à 24 et p.328 à 330.



Anne Frank et son entrée dans la clandestinité:

Annelies Marie Frank est née le 12 juin 1929 dans une famille juive à Francfort-sur-le Main, en Allemagne.  A cette époque, son père, Otto Frank, vient de prendre la direction de la banque familiale. Quant à sa mère, Edith Frank Holländer, elle est mère au foyer et s’occupe déjà de sa grande sœur de 3 ans, Margot. Les deux fillettes sont très attachées à leur père et c’est lui qui leur transmet très tôt son goût pour la lecture et la culture.

Anne Frank (à gauche) et sa soeur Margot en 1933
Lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate, Hitler dirige avec une poigne de fer le parti nazi (parti national-socialiste)depuis 1933. Son idéologie nationaliste basée sur le racisme et l’antisémitisme désigne les communistes et la communauté juive, entre autres, comme responsables de la crise économique qui ravage le pays. Des mesures ségrégationnistes sont alors appliquées  à tous les niveaux de la société, jusque dans les écoles. Les enfants de confession juive sont mis au ban et ne peuvent plus intégrer leur classe : ce fut le cas d’Anne et de Margot. 

En février 1934, se sentant en danger, la famille Frank se voit donc contrainte de fuir l’Allemagne. Ils choisissent d’émigrer  à Amsterdam, en Hollande, ce pays étant resté neutre lors de la Première Guerre Mondiale. Le père part d’abord seul, en éclaireur. Otto connaît la ville pour y avoir traité des affaires et il a des contacts à cet endroit. Il se charge de trouver un logement, règle des problèmes administratifs. Il devient directeur de l’entreprise Opekta, spécialisée dans la pectine, une substance utile à la préparation des confitures (plus tard, il fera également commerce d’épices). Puis, peu à peu, le reste de la famille le rejoint. Anne a alors 4 ans. Otto et les filles apprennent rapidement le néerlandais. Ce sera plus difficile pour la maman, qui elle, reste au foyer et a moins de contact avec l’extérieur. De plus, Anne a un tempérament enjoué et insouciant : elle s’intègre très facilement au sein de ses petits camarades. En classe, elle aime lire et écrire et s’intéresse beaucoup à l’histoire. 

Malheureusement, la Hollande est également annexée par l’Allemagne en 1940 et des mesures antijuives sont mises en place par les nazis. Ils envoient des formulaires à tous les directeurs des écoles et universités de Hollande, qui sont sommés d’y inscrire le nom de leurs élèves juifs. D’ailleurs tous les juifs doivent maintenant s’inscrire sur des listes. A la rentrée scolaire de 1941, Anne et Margot sont exclues de leur classe et doivent intégrer le lycée juif. Bientôt, elles ne peuvent plus faire du vélo ou du sport, aller au cinéma ou au restaurant, entrer dans un parc public, prendre le tram, l’autobus et même monter dans une voiture privée. La situation s’aggrave de plus en plus. En 1942, il est trop tard pour émigrer dans un autre pays, les allemands verrouillent déjà toute l’Europe. Otto Frank aménage alors une zone de son entreprise consacrée aux bureaux, en un endroit habitable pour sa famille, sur deux étages, surnommé « l’Annexe ».


Bâtiment où se trouve l'Annexe
La bibliothèque pivotante


L’entrée est habilement cachée derrière une bibliothèque pivotante du deuxième étage. Vu de l’extérieur, le bâtiment peut être pris pour un entrepôt, les fenêtres sont occultées de façon à ce qu’aucune lumière ne puisse filtrer et trahir la présence d’occupants. Ensuite, il demande à quatre  amis et collègues de confiance de lui servir de prête-nom afin de ne plus être officiellement le directeur de son entreprise. Il  continue tout de même à percevoir des revenus réguliers, condition indispensable pour la survie de la famille dans cette cachette. Son plan est salvateur : bientôt, il est interdit de travailler avec des juifs et beaucoup se retrouvent sans le sou. Otto est donc contraint à rester à la maison. Un jour, Margot reçoit une convocation des SS.  Ce sera le signal de départ pour « L’Annexe »et la clandestinité, le 6 juillet 1942.


Otto Frank
Edith Frank Holländer
Margot Frank

















Anne Frank


Le 13 juillet 1942, la famille Van Daan (Van Pels de leur véritable nom) rejoint les Frank. Ils sont trois : Madame, Monsieur et Peter, leur fils unique de 16 ans.  En novembre, Monsieur Dussel (en réalité Fritz Pfeffer), un dentiste de confession juive, devient le huitième résident de « L’Annexe ».


Chambre d'Anne Frank dans l'Annexe

Le journal :


Anne Frank


Le 12 juin 1942, Anne commence à écrire régulièrement dans un journal intime reçu à l’occasion de son  treizième anniversaire. L’adolescente explique d’ailleurs elle-même pourquoi elle ressent le besoin d’écrire : « J’ai envie d’écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j’ai sur le cœur une bonne fois pour toutes à propos d’un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens. » (p.22) « Me voici arrivée à la constatation d’où est partie cette idée de journal ; je n’ai pas d’amie. » (p.22). Elle s’adresse à la page blanche comme à une amie imaginaire, une amie fidèle et compréhensive qu’elle nomme Kitty. 


Journal d'Anne Frank


La vie à « L’Annexe » se révèle être une épreuve difficile pour Anne, bien qu’elle ait assez de maturité et de lucidité pour relativiser ses propres déboires, lorsqu’elle les compare aux drames qui se jouent à l’extérieur, derrière ses fenêtres. D’autant qu’elle ne s’entend pas avec sa mère, que Monsieur Dussel  s’installe dans sa chambre, et qu’elle ne supporte que difficilement Madame Van Daan. Le manque d’intimité, le confinement, le sentiment d’insécurité constant rendent l’expérience communautaire très lourde pour la jeune fille. Elle se sent incomprise, on la trouve irascible et elle se fait souvent remettre à l’ordre. La tenue d’un journal intime est un excellent moyen de décharger le trop plein d’émotions qui submerge régulièrement Anne : elle se console et se donne du courage en écrivant à Kitty. De plus, ce cahier est un dérivatif à son ennui.  Elle y raconte ses espoirs, ses rêves. Et à qui d’autre pourrait-elle raconter son rapprochement avec Peter ou la découverte de son intimité ?


Peter Van Pels


Anne ne le rédige d’abord que pour elle-même, personne d’autre n’est sensé le lire. Pourtant, en 1944, elle entend à la radio un ministre néerlandais en exil à Londres, lancer un appel au témoignage sur les souffrances  infligées au peuple par l’occupation nazie. Dès lors, Anne va peaufiner son écriture, améliorer des textes, utiliser des pseudonymes: elle veut publier son témoignage. L’adolescente lui trouve même un titre, « L’Annexe ». Elle y écrit régulièrement tout au long de son enfermement. Son travail tient finalement sur trois carnets et des feuilles volantes ( pour ce qui a été préservé, mais on pense que tout n’aurait pas été retrouvé). Le journal s’arrête brusquement le 1 er août 1944 sur ce chapitre émouvant :

En moi une voix sanglote : « Tu vois, voilà où tu en es arrivée, de mauvaises opinions, des visages moqueurs ou perturbés, des personnes qui te trouvent antipathique, et tout cela seulement parce que tu n’écoutes pas les bons conseils de la bonne moitié en toi » Ah, j’aimerais bien écouter, mais je n’y arrive pas, quand je suis calme et sérieuse, tout le monde pense que je joue encore la comédie et alors je suis bien obligée de m’en sortir par une blague, sans même parler de ma propre famille qui pense qu’à coup sûr je suis malade, me fait avaler des cachets contre la migraine, et des calmants, me tâte le pouls et le front pour voir si j’ai de la fièvre, s’enquiert de mes selles et critique ma mauvaise humeur ; je ne supporte pas longtemps qu’on fasse à tel point attention à moi, je deviens d’abord hargneuse, puis triste et finalement je me retourne le cœur, je tourne le mauvais côté vers l’extérieur, et le bon vers l’intérieur, et ne cesse de chercher un moyen de devenir comme j’aimerais tant être et comme je pourrais être, si…personne d’autre ne vivait sur terre.


La déportation :

Les huit occupants vont pouvoir se cacher jusqu’au 4 août 1944, jour funeste où les SS allemands les délogent brutalement au matin. Ils  savent parfaitement où chercher et trouvent facilement l’entrée de « L’Annexe ». Et pour cause, ils ont été dénoncés ! Qui, pourquoi, on ne le saura jamais de manière certaine… Par la suite, des soupçons ont  bien porté sur un magasinier de l’entreprise, mais les preuves ont manqué.

Toujours est-il que les clandestins sont d’abord transférés au camp de Westerbork, en Hollande. Puis, le 3 septembre 1944, ils sont déportés au terrible camp de concentration et  d’extermination d’Auschwitz, en Pologne, par  le dernier convoi... Là, les femmes, les hommes, les enfants sont séparés à leur descente du train. On sait qu’Anne et Margot sont ensuite menées au camp de Bergen-Belsen, en Allemagne *.


Camp de Bergen-Belsen


Elles y décèdent du typhus en mars 1945, leurs corps n’ont pas été retrouvés. Leur mère, Edith Frank, meurt d’épuisement  et de faim à Auschwitz en janvier  1945. Quant à Otto Frank, le père, il est libéré par l’armée russe le 27 janvier 1945.Il est le seul des huit clandestins à avoir survécu aux camps. Il est mort en 1980, en Suisse. 

[*Une amie de classe d’Anne, Hanneli Gosslar (Lies dans le journal, texte du 27 novembre 1943), a croisé la jeune fille au camp de Bergen-Belsen. Son témoignage se trouve dans son livre « Les sept derniers mois d’Anne Frank », éd.Stock, 1989.]

La publication du journal :

Après l’arrestation des huit clandestins de « L’Annexe », Miep Gies, la secrétaire d’Otto Frank, trouve une partie du journal d’Anne après le départ des allemands. Elle le cache avec soin dans son bureau et le confie au père d’Anne à sa sortie d’Auschwitz. Sachant que sa fille désirait publier ses écrits, Otto Frank parvient à exaucer son vœu, après avoir essuyé bien des refus de la part de multiples éditeurs.

Le livre paru en 1947 est un mélange du journal d’origine écrit par Anne, et de celui qu’elle a commencé à écrire en parallèle, deux mois avant son arrestation : une seconde version améliorée, en vue d’une publication. Elle l’a rédigé  sur des feuilles volantes, mais n’a malheureusement pas eu le temps de la terminer. Anne a retravaillé le texte et l’a allégé de propos critiques envers sa mère ou de ses pensées pour Peter, le fils Van Pels. Les lettres trop personnelles  ou qui se montrent irrespectueuses envers les autres habitants de « L’Annexe » sont enlevés sur décision d’Otto Frank. Bref, au final, « Le journal d’Anne Frank » recèle de nombreux remaniements, parfois peu fidèles à la version choisie par Anne elle-même.

« Le journal d’Anne Frank » que l’on peut lire de nos jours a été enrichi de passages absents de la version de 1947.

Quelques citations du « Journal d’Anne Frank » :

-« […] je trouve incroyable que des adultes puissent se quereller si vite, si souvent et à propos des détails les plus futiles ; jusqu’à présent, j’étais persuadée que les chamailleries étaient réservées aux enfants et s’atténuaient par la suite. » p.55

-« […] on ne connaît vraiment les gens qu’après avoir eu une bonne dispute avec eux, alors seulement on peut juger de leur caractère ! » p. 58

-« Je suis effrayée moi-même à la pensée de ceux à qui je me suis toujours sentie si profondément liée et qui sont maintenant livrés aux mains des bourreaux les plus cruels qui aient jamais existé. Et tout cela, pour la seule raison qu’ils sont juifs. » p.80

-« En pensant de temps à autre à nos conditions de vie ici, j’en arrive le plus souvent à la conclusion que, par rapport aux autres juifs qui ne se cachent pas, nous sommes ici dans une sorte de paradis, mais plus tard, quand tout sera redevenu normal, j’aurai du mal à imaginer que nous, qui à la maison fûmes toujours si proprets, étions, on peut le dire, tombés si bas. » p. 107

-« Nous avons eu un troisième bombardement, j’ai serré les dents et je me suis exercée au courage. »p.124

-« Faire du vélo, danser, siffler, découvrir le monde, me sentir jeune, savoir que je suis libre, voilà à quoi j’aspire et pourtant je ne dois rien en montrer parce que, imagine un peu, si nous nous mettions tous les huit à nous plaindre ou à prendre des airs malheureux, où en serions-nous ? p.157

-« Et qui est heureux rendra heureux les autres aussi, qui a courage et confiance ne se laissera jamais sombrer dans la détresse. » p.212

-« Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en désert, j’entends plus fort, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche et nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s’arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. » p.326


Mon avis :

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai  lu ce témoignage d’Anne Frank à l’école, alors que j’étais adolescente. La curiosité et de vagues souvenirs m’ont poussé à le relire. 

Ce journal est bien évidemment un témoignage de guerre, puisqu’il nous dévoile le parcours d’une famille juive sous le régime nazi. Anne décrit de manière très précise sa vie quotidienne de recluse, l’organisation de la maison, les disputes des uns et des autres, son rapprochement avec Peter. Personnellement, j’ai trouvé un grand intérêt à suivre la maturation subtile de la personnalité même de la jeune fille. Dans les premières pages, elle se montre encore très enfantine et frivole. A mesure que le temps s’écoule,  le regard qu’elle porte sur le monde qui l’entoure change, elle apprend à relativiser et fait preuve d’une profondeur parfois inattendue. Elle a des moments d’abattement, mais son tempérament généralement enjoué et optimiste lui permet de se projeter dans l’avenir et de croire en des jours meilleurs. Elle vit enfermée, mais son esprit reste ouvert au monde, à l’écoute. Belle leçon pour nous. Anne Frank est très attachante et jusqu’à la dernière ligne, on n’ose imaginer quelle fut sa fin tragique et profondément injuste.

Et puis son ultime lettre est là, sous nos yeux. Elle clos le journal de manière abrupte. Oui, une machine de guerre inhumaine  a eu raison de son large sourire, de sa spontanéité, de sa fraîcheur, de sa force. Comment a-t-on pu en arriver là ? Une telle bestialité reste incompréhensible.

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