dimanche 15 novembre 2015

La case de l’oncle Tom - Harriet Beecher-Stowe



Topsy, la nouvelle petite esclave, ne fait que des bêtises et Miss Ophélia, chargée de son éducation mais qui peine à se faire obéir, s’en plaint ouvertement. Saint-Clare, le maître de Topsy, essaie de comprendre l’attitude de la fillette. Sa fille, la douce Évangéline (Eva), est présente:

[…]

-Pourquoi vous comportez ainsi, Topsy ? fit Saint-Clare que la figure comique de la négrillonne amusait malgré lui.

-Parce que j’ai mauvais cœur, dit Topsy d’un air piteux.

-Ne tenez-vous aucun compte des punitions de miss Ophélia ?

-Oh ! mon ancienne maîtresse me fouettait plus fort, me tirait les cheveux, me cognait la tête contre la porte, mais je n’en profitais pas. Quand bien même on m’aurait arraché tous les cheveux, je crois que ça n’aurait abouti à rien. Je suis si méchante ! j’ai tous les défauts d’une négresse !


-Je ne veux plus m’en mêler, dit miss Ophélia. 

Évangéline, qui avait assisté à la scène, fit signe à Topsy de la suivre dans une petite pièce vitrée située au bout de la galerie.

-Quel peut être le projet d’Eva ? se demanda Saint-Clare.

Il s’avança sur la pointe des pieds, leva un rideau qui cachait la porte vitrée et regarda dans l’intérieur de la pièce. Un moment après, posant un doigt sur ses lèvres, il invita du geste miss Ophélia à venir le rejoindre. Les deux enfants étaient assises sur le sol. Topsy avait son air habituel d’insouciance et de malice. Évangéline était en proie à une vive émotion.

-Pourquoi vous conduisez-vous si mal, Topsy ? Est-ce que vous n’aimez personne ?

-J’aime le sucre candi et les confitures. Voilà tout.

-Mais vous aimez votre père et votre mère ?

-Je n’en ai jamais eu, miss Éva.

-Ah ! oui, c’est vrai, pauvre Topsy, j’oubliais que l’on vous a arraché à eux trop tôt pour que vous puissiez vous souvenir de leur tendresse. Cependant, si vous vouliez être bonne, vous le pourriez.

-Je ne pourrais jamais être bonne que comme une négresse. Si l’on pouvait m’écorcher et me rendre blanche, j’essayerais.

-Mais on vous aimerait quoique noire, si vous étiez bonne.

Topsy exprima son incrédulité par un ricanement.

-Non, miss Ophélia ne peut pas me souffrir parce que je suis noire : elle a autant d’horreur pour moi que pour un crapaud. Les nègres ne sont aimés de personne, mais je m’en moque.

Et Topsy se mit à siffler.

-Oh ! pauvre enfant, je vous aime, dit Eva dans un transport subit, et posant sa main blanche sur l’épaule de la négresse. Je vous aime parce que vous n’avez eu ni père, ni mère, ni amis ; parce que vous êtes une pauvre fille maltraitée. Je vous aime, et je désire que vous soyez bonne. Je suis très malade, Topsy, et je crois que je ne vivrai pas longtemps. Votre conduite me fait de la peine ; je désire que vous en changiez pour moi qui ai peu de temps à rester avec vous.

Les yeux ronds et perçants de la négresse se remplirent de larmes, qui tombèrent une à une sur la petite main blanche et effilée. Un rayon traversa les ténèbres de son âme ignorante. Elle posa sa tête sur ses genoux et se mit à sangloter.

-Pauvre Topsy, dit Eva, devenez meilleure, vous le devez et vous le pouvez, afin d’être plus tard un de ces esprits bienheureux dont il est question dans les chants du père Tom.

-Oh ! chère Miss Eva, dit la négrillonne, j’essayerai ; je ne m’en étais pas occupée jusqu’alors.

Saint-Clare avait baissé le rideau.

-Eh bien ? dit-il à Miss Ophélia.

-J’ai toujours eu un préjugé contre les nègres, répondit celle-ci, et je ne pouvais souffrir que cette enfant me touchât ; mais je ne croyais pas qu’elle l’eût remarqué. Je ne sais d’ailleurs pas comment, à l’avenir, je parviendrai à surmonter mon dégoût.

-Eva y est bien parvenue.

Elle est si aimante ! Je voudrais lui ressembler. Elle est capable de me donner des leçons.

-S’il en était ainsi, dit Saint-Clare, ce ne serait pas la première fois qu’un petit enfant instruirait un vieil élève.

[…]


Extrait du livre : « La case de l’oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, éd. Fernand Nathan, p.122 à 125. Traduction de Gisèle Vallerey.





Le livre et son contexte historique:

« La case de l’oncle Tom » (« Uncle Tom’s Cabin ») d’Harriet Beecher Stowe (1811-1896) est publié aux USA en 1851. 

Harriet Beecher Stowe
Ce livre a été écrit par la romancière en réaction à deux faits marquants pour elle : d’une part, la lecture de l’autobiographie de Josiah Henson, un esclave en fuite qui a trouvé refuge au Canada, d’autre part, la ratification d’un texte de loi par le congrès des Etats-Unis en 1850, le « Fugitive Slave Act ». Il se positionne  du côté de l’esclavagisme en définissant comme crime fédéral toute aide à un esclave en fuite et en autorisant sa capture où que ce soit sur le territoire national, son jugement, puis sa restitution à son maître. Cette loi entraîne l’apparition de « slave-catchers », des professionnels rémunérés à la prime pour la capture de fugitifs noirs. Leur zèle va parfois jusqu’à l’arrestation abusive d’affranchis, qu’ils revendent par la suite. Les esclaves en fuite se voient donc contraints de chercher leur salut en direction du nord, plus exactement au Canada.

Josiah Henson
Le livre est publié dans un pays déchiré, en plein débat entre esclavagistes et abolitionnistes. Il paraît d’abord sous forme de 40 feuilletons destinés à un petit journal anti-esclavagiste, puis est publié en deux volumes en 1852. Dès lors, il connaît un succès phénoménal dans le monde entier et Harriet Beecher Stowe jouit d’une grande renommée. « Uncle Tom’s Cabin » devient un véritable best-seller qui galvanise le camp des anti-esclavagiste mené par Abraham Lincoln et favorise l’émergence de la cause abolitionniste.

En réponse à « La case de l’oncle Tom », de nombreux ouvrages pro-esclavagistes sont publiés par des auteurs Sudistes : on parle alors de « littérature anti-Tom ». A l’époque, la controverse est très vive et fait couler beaucoup d’encre. Rappelons que la guerre de Sécession débutera près d’une décennie plus tard, en 1861.

Ce roman compte parmi les plus connus de la littérature américaine et reste l’un des classiques les plus vendus au monde. 


L’histoire :

Nous sommes en 1850, dans l’Etat esclavagiste du Kentucky. Les noirs amenés d’Afrique y sont exploités dans la filière du coton. Certains maîtres traitent leurs esclaves dignement, d’autres ne voient en eux que des bêtes de somme. Harriet Beecher-Stowe nous conte deux destins croisés : d’abord celui d’Elisa, une jeune femme qui choisit la fuite et ses dangers parce que son maître envisage de vendre son enfant ; puis, celui de l’exemplaire Oncle Tom, un esclave pétri de bonté qui fait de son mieux pour survivre sous l’autorité destructrice d’un maître odieux. 


Quelques citations :

-« Tant que l’on achètera des hommes et des femmes, je ne trouverai pas déshonorant de les vendre.», p.67

-« […] cet esclave est un recueil complet de toutes les vertus chrétiennes relié en maroquin noir. » p. 74

-« Vous autres, anti-esclavagistes, vous aimez les nègres, mais…avec dégoût. Et alors que beaucoup d’entre nous, gens du Sud ne voyons dans nos esclaves que des bêtes de somme, les gens du Nord les regardent comme…des bêtes sauvages dont ils ne serreraient la patte pour rien au monde. », p.87

-« Vous n’avez que les esclaves que vous méritez. », p. 94

-« Et elle s’approcha de l’enfant comme on approcherait d’une araignée noire pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes. » p.101

-« […] je ne veux pas chez moi de ces nègres qui braillent, qui chantent et qui prient. Rappelez-vous que je suis toute votre église à présent. Vous m’entendez ? Vous aurez à m’obéir. », p.137

-« Tous ces êtres humains, traités comme des bêtes, n’avaient plus que des instincts animaux. »p.142

-« Je ne sais qu’une chose, c’est qu’il n’est pas ici. Ici, il n’y a que le désespoir. »p.156

-« […] le sang de l’innocent crie vengeance. Je ferai connaître cet assassinat. Et si la justice des hommes ne peut vous atteindre, l’équité suprême vous châtiera pour l’Eternité. »,p.181

-« Liberté de la pensée qui, planant au-dessus du corps prisonnier, donne des ailes à une âme ! »,p.188


Le style :

Le roman a beaucoup vieilli, il faut bien le dire. J’ai été surprise par le ton du livre et par les termes employés par Harriet Beecher Stowe. Les noirs sont parfois associés à des mots ou à des comparaisons extrêmement crus, auxquels on s’attend de la part des esclavagistes, mais que l’on retrouve également dans la bouche de certains personnages du camp d’en face…Un  franc parler qui ne manque pas de choquer de nos jours, bien qu’il traduise parfaitement la mentalité rigide d’une époque heureusement révolue.


Quelques clés de lecture (analyse express):

L’esclavagisme

C’est bien évidemment le thème central du livre. Le roman est un plaidoyer pour l’abolitionnisme et la liberté retrouvée de la communauté noire. Pourtant, Harriet Beecher Stowe n’a pas cherché à stigmatiser les blancs. Les hommes cruels et sans cœur sont décrits aussi bien chez les blancs que chez les noirs. Elle essaie plutôt de créer une identification à l’autre au travers des sentiments et joue sur l’empathie. Ainsi, la jeune esclave qui fuit et affronte tous les dangers pour sauver son enfant, faisant ainsi preuve d’un amour inconditionnel, ne peut que toucher droit au cœur ceux qui eux-mêmes ont eu des enfants. De la même manière, le morcellement contraint des familles d’esclaves est décrit dans toute sa cruauté et son indignité, le message étant : « Voyez, apprenons à mieux nous connaître, car on fond, nous nous ressemblons».

A l’époque, cette identification à l’autre passant par la compassion a donné matière à argumenter pour les abolitionnistes et fait avancer leur cause. Pourtant, certaines critiques n’ont pas manqué de s’élever du camp nordiste, et l’auteure l’écrit elle-même dans sa préface : « Si dans les Etats du Nord ont soupçonné ces récits de quelque exagération, il se trouve dans les Etats du Sud assez de témoins qui pourraient en attester la fidélité. »  

La religion 

Harriet Beecher-Stowe, fille, sœur et épouse de pasteur a toujours baigné dans un milieu fortement religieux. Sa conviction profonde est qu’un bon chrétien doit ressentir de l’empathie pour le peuple noir opprimé, que la religion est un vecteur rassembleur, mais aussi porteur d’espoir, puisque le croyant sera défait de ses chaînes au Paradis. Dans sa préface de 1878, elle écrit : « L’auteur s’est proposé dans ce livre un but encore plus élevé que celui de l’émancipation ; elle a voulu porter nos regards vers la source  de toute liberté, vers le Sauveur Jésus. »

Ainsi, Tom est l’incarnation même de cet idéal. Pétri de bonté et d’altruisme, il traverse les épreuves en restant la tête haute, fidèle à son Dieu et à ses enseignements. Il force l’admiration du lecteur, même si l’on pourrait lui reprocher son fatalisme et sa soumission au destin inhumain qui est le sien. Il accepte son sort, convaincu que ses souffrances lui permettront  d’atteindre le royaume du très Haut et gagner enfin sa liberté. Le pardon qu’il adresse à ses bourreaux avant de mourir est  un acte d’une grande profondeur qui ancre définitivement ce personnage dans le monde des martyrs et des saints.

Evangéline, la fille de Saint-Clare est une autre figure qui renvoie au thème religieux. Elle personnifie la bonté et la pureté enfantine vers laquelle chaque chrétien doit tendre. Son attitude pleine de sagesse, de maturité fait montre d’exemple et renvoie à l’évangile selon Saint Marc 10 :14: « Jésus dit à ses disciples : ‘’Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme eux.´´ ».


Les superstitions

Les superstitions occupent une place non négligeable dans le roman et tournent toujours, comme des ombres malfaisantes, autour du personnage le plus cruel de l’histoire, l’inoubliable Simon Legree. Elles sont brandies par Harriet Beecher-Stowe comme des armes de la dernière chance, conçues pour effrayer le lecteur qui a mauvaise conscience et rappeler aux esclavagistes qu’on ne badine pas avec le mal : toute mauvaise conduite sera chèrement payée dans l’au-delà. A cette époque, les superstitions étaient entretenues par l’omniprésence de la religion, la crédulité et le manque d’instruction d’une grande partie de la population. Beaucoup redoutaient les foudres divines et ses manifestations maléfiques sur Terre…  

Un chapitre du livre, intitulé « Les revenants vengeurs », met en scène des spectres qui rôdent la nuit dans sa maison. En réalité, il s’agit d’un stratagème de fuite astucieusement imaginé par deux esclaves déguisées en fantômes ! Cela prêterait presque à sourire… Toutefois, terrorisé, Legree se noie dans l’alcool pour faire taire ses remords et oublier ses cauchemars. En point d’orgue à ce chapitre, l’auteur évoque même « la combustion spontanée, cette maladie terrible qui semble anticiper en ce monde sur les supplices de l’enfer » ! Quoi de plus effrayant pour l’époque, en effet, puisque même nos jours, ce phénomène semble encore être sujet à controverse scientifique…


Mon avis :

Le roman a beaucoup vieilli, il faut bien l’avouer. Le rôle d’avant-scène occupé par la religion le dessert plutôt de nos jours. De plus, le genre sentimental est exploité à l’excès. L’acharnement  d’Harriet Beecher-Stowe à vouloir soutirer une larme aux lectrices sensibles est quelque peu dépassé. Mais le livre a le mérite de nous rappeler une triste page de l’histoire. A sa lecture, je me suis souvent fait la réflexion rassurante que nous sommes engagés sur le chemin de la tolérance, même si l’actualité nous prouve à de malheureuses occasions,  que rien n’est jamais acquis… 

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