dimanche 15 novembre 2015

La mort d’un chêne - Marcelle Tinayre



[…]

L’homme tourna, un instant, autour de l’arbre, comme un adversaire sournois qui cherche la bonne place où frapper. Il mesurait, du regard, l’espace que l’immense frondaison pourrait couvrir. Enfin il se décida, et, les jambes écartées, la sueur lui coulant du front, il leva la cognée et frappa…Un autre bûcheron leva la cognée à son tour et tous les deux s’acharnèrent, d’un mouvement alterné, presque musical, qui rythmait, à deux temps, le chant funèbre du grand chêne… Puis la scie entra dans son flanc. Les dents minuscules s’insinuèrent avec un grincement moqueur, et, par la plaie mince et profonde une fine poussière coula… On entendit des cris aigus, des bruits de vol parmi les feuilles froissées. 
C’était le temps où tous les arbres portent des nids comme des fruits sonores… Les fauvettes à tête noire, les pinsons, les merles, tout un petit peuple, confiant dans la force du chêne, commençait à pressentir le désastre inexplicable. Soudain, le chêne parut s’émouvoir et s’animer. Il frémit dans toute sa membrure, avec un craquement inattendu, déchirant comme la protestation d’un être qui ne veut pas mourir. Il y eut, dans la masse de son feuillage, une oscillation, un remous, puis il tomba, lentement, écrasant ses fils, et le bruit de sa chute retentit, porté au loin par les échos.

[…]

Extrait du livre « L’ombre de l’amour », de Marcelle Tinayre




Marcelle Tinayre
Marcelle Tinayre (1870 – 1948), femme de lettres française, a publié « L’ombre et l’amour » en 1909.

Je vous propose cet extrait pour le plaisir de découvrir la plume riche et sensible de cette auteure, quelque peu oubliée de nos jours. 

Ce petit paragraphe est si bien écrit, tout en restant d’une grande simplicité, qu’il m’a donné envie d’en lire un peu plus… J’espère qu’il vous fera le même effet!

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