dimanche 10 juin 2012

Ballade des pendus - François Villon

Les pendus (1489)
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis 1.
Vous nous voyez ci 2 attachés cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça 3 dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis 6,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie 7,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués 8 et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés 9,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre 10.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie 11,
Garde qu’Enfer n’ait de nous 12seigneurie  :
À lui n’ayons que faire ni que soudre 13
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !



                                François Villon
                                    
                                  

Notes (« Anthologie de la poésie française », éd. Le livre de poche)

1 Miséricorde
2 Ici
3 Depuis une longue « pièce » de temps
4 Subjonctif de souhait : que personne ne s’en moque
5 Bien réfléchi
6 Trépassés
8 Lessivés
9 Crevés
10 Nous recevons plus de coups de bec d’oiseaux que ne sont martelés des dés à coudre
11 Maîtrise (pouvoir)
12 Sur nous
13 Avec lui n’ayons pas de compte à payer


François Villon (1489)
François de Montcorbier, dit François Villon (1431 -1463 ?), écrit ce poème vers 1462. Il ne lui donne pas de titre, mais il est admis de le nommer « Ballade des pendus », « Épitaphe Villon » ou « Frères humains ». Cette ballade est l’un des poèmes du manuscrit Coislin (du nom d’un ancien propriétaire) qui se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale de Paris. Dans les manuscrits originaux, l’auteur présente le texte comme une épitaphe à inscrire sur la potence. Cette version comporte une orthographe modernisée, la version d’origine, en français ancien, étant trop rébarbative pour le lecteur d’aujourd’hui :

Frères humains qui après nous vivez
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie :
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

[…]

Cette ballade est le texte le plus célèbre de François Villon. Très tôt reconnu en tant que poète, son texte est édité dès 1463. Mais le nom de Villon entre aussi dans la légende en raison d’une vie personnelle agitée, faite de fréquentations louches et de lieux mal famés. On inventera même des termes comme «  villonner », dont la signification était friponner, duper, tromper, payer en fausse monnaie, ou « villonnerie », synonyme de friponnerie. Ces termes figurent jusqu’en 1702 dans le dictionnaire de Furetière. Peu élogieux... Et effectivement, sa vie n’est qu’une suite sans fin d’actes répréhensibles, à tel point que les indices biographiques de son parcours sont des archives judiciaires : en 1455, à 24 ans, il tue un prêtre ; un an après, il commet un vol avec effraction dans un collège ; en 1461, il est incarcéré pour des raisons inconnues. De plus, il aurait peut-être adhéré aux Compagnons de la Coquille (ou Coquillards), une organisation de truands sans scrupules, qu’il aurait intégré alors qu’il errait en mendiant sur les chemins. En 1462, il blesse un notaire pontifical et est condamné à la pendaison. Ce serait au cours de cette incarcération et dans l’attente de son exécution, qu’il aurait écrit sa « Ballade des pendus ». Mais après avoir fait appel, le Parlement commue la pendaison en bannissement pour 10 ans. À partir de là, les historiens perdent sa trace. Mais sa réputation est faite auprès de tous…

 Au Moyen-âge, les potences faisaient partie du décor et les pendaisons, étaient un spectacle prisé de tous. Les cadavres, laissés sur le gibet, avaient un effet dissuasif auprès des passants et des villageois. Ce poème traduit la lucidité macabre de Villon : lui qui risque la pendaison, affronte la mort par le menu et la regarde avec les yeux de la peur. Il lance un fervent appel à la compassion chrétienne de ses contemporains et semble redouter leur jugement ou leurs railleries, lui qui a préféré cultiver les plaisirs charnels, au détriment des valeurs morales. En rappelant les liens fraternels que tisse la condition humaine, il espère obtenir leur pitié, et être accompagné de leurs prières, sur le chemin de la rédemption éternelle.

Un poème à la fois cru et émouvant. Les mots des pendus ne peuvent laisser personne indifférent. Certains pensent que si ce poème a réellement été écrit en prison, il aurait peut-être été destiné à obtenir la clémence du roi.

Si vous désirez en savoir plus sur la vie de François Villon et sur les us et coutumes de son époque, je vous recommande la lecture du livre de Jean Teulé « Je, François Villon », éd.Pocket, une biographie romancée du poète-malfrat.

Serge Reggiani et Léo Ferré ont chanté cette ballade. Vous pouvez les écouter d’un clic sur votre site musical préféré.

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