samedi 30 juin 2012

La vie en rouge - Boris Vian

Boris Vian
Les mères vous font en saignant
Et vous tiennent toute la vie
Par un ruban de chair à vif
On est élevé dans des cages
On vit en mâchant des morceaux
De seins arrachés en saignant
Qu’on accroche au bord des berceaux
On a du sang sur tout le corps
Et comme on n’aime pas le voir
On fait couler celui des autres
Un jour, il n’y en aura plus
On sera libres.

             Boris Vian


Extrait de « Cantilènes en gelée »





Boris Vian (1920 – 1959), ingénieur de formation, est un touche- à- tout qui  a écrit des romans, de la poésie, des pièces de théâtre, des chansons (vous trouverez sa célèbre chanson « le déserteur » dans la rubrique « chansons » de ce site), des scénarios de films, sous son nom ou sous l’un de ses nombreux pseudonymes tels que Vernon Sullivan, Bisou Ravi, Butagaz, etc. De plus, il a également été un trompettiste émérite, passionné de jazz, qui jouait professionnellement et collaborait à des revues musicales, ainsi qu’à des émissions radiophoniques sur le sujet. Il a aussi  été traducteur (anglais – français), acteur, peintre…ouf… et cette impressionnante  liste est loin d’être exhaustive !

Pessimiste de caractère, il adorait pourtant faire la fête en musique et vouait une véritable passion à l’absurde et aux jeux de mots. Il était d’ailleurs très ami avec Raymond Queneau, qu’il aimait comme un père et avec qui il pouvait partager son penchant. Ces particularités lui forgeaient une  personnalité hors normes. On la perçoit dans ses œuvres teintées de fantaisie, avec un goût prononcé pour l’humour et un style d’écriture qui s’affranchit des lieux communs. Sa boulimie de création, son hyperactivité artistique est sans conteste liée à un parcours de vie atypique, puisqu’à l’âge de 12 ans, les médecins diagnostiquent chez lui une insuffisance aortique. Ils lui annoncent alors, qu’il ne vivra pas au-delà de la quarantaine…Malheureusement, les faits leur donneront raison, puisque Boris Vian est décédé d’une crise cardiaque à l’âge de 39 ans, lors du visionnement de l’adaptation cinématographique de son roman « J’irai cracher sur vos tombes », contre laquelle il s’insurgeait…

Pour comprendre «La vie en rouge », poème écrit en 1947ou 1948, il est important de l’éclairer à la lumière d’une enfance plutôt facile et gaie, mais assombrie par le caractère anxieux et autoritaire de Madame Vian. La grave maladie cardiaque de Boris, ainsi que sa santé fragile vont décupler son angoisse de mère et son besoin de surprotection. Dès lors, lui-même ainsi que son frère et sa soeur seront littéralement couvés par leur famille. Tous les jeux sont favorisés à condition que leur mère puisse exercer son contrôle. Ses parents vont même constuire une salle de bal au fond de leur jardin  pour que leurs enfants puissent organiser des fêtes sans devoir aller chez les autres… (Source :Wikipédia). Bref, Boris Vian a été très marqué par cette mainmise maternelle qui a étouffé son enfance et qui l’a tenu éloigné des réalités d’une époque chahutée.

Ce vécu va nourrir son œuvre, puisqu’en 1950, il publie le roman « L’herbe rouge », où l’ingénieur Wolf, son personnage principal y explique à Monsieur Perle, qui l’interroge sur ses parents : «  Ils avaient toujours peur pour moi, je ne pouvais pas me pencher aux fenêtres, je ne traversais pas la rue tout seul, il suffisait qu’il y ait un peu de vent pour qu’on me mette ma peau de bique […] ». Mais, c’est surtout en 1953, dans « L’arrache-cœur » qu’il dissèque le thème de l’amour maternel : il y devient déviant et destructeur jusqu’à la caricature. Dans ce sens, « la vie en rouge » est réellement l’ébauche annonciatrice de « l’arrache-cœur », où une mère pathologiquement possessive finit par mettre en cage ses enfants.

Dès lors, on comprend mieux le traumatisme décrit dans « La vie en rouge », si on fait le parallèle avec le vécu de Boris Vian. Bien entendu, la description est sanguinolente et cauchemardesque, son regard étant filtré par le prisme surréaliste qu’il affectionne tant. C’est lui qui donne toute sa force morbide à un poème finalement très visuel. (Je pense d’ailleurs, que des peintres comme Dali ou Frida Kahlo auraient pu en faire un thème pictural.) Les deux derniers vers sont si désabusés, qu’ils en deviennent terribles. Un texte vraiment effrayant de ressentiment. Que de souffrances …

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