samedi 30 juin 2012

La délicatesse - David Foenkinos


 

[…]

Les sièges sont si étroits au théâtre. Markus était franchement mal à l’aise. Il regrettait d’avoir de grandes jambes, et c’était là un regret absolument stérile 1. Sans compter un autre fait qui accentuait sa torture : rien de pire que d’être assis à côté d’une femme que l’on meurt d’envie de regarder. Le spectacle était à sa gauche, et non sur la scène. Et d’ailleurs, que voyait-il ? Cela ne l’intéressait pas plus que ça. Surtout qu’il s’agissait d’une pièce suédoise ! L’avait-elle fait exprès ? Un auteur qui avait fait ses études à Uppsala, en plus. Autant aller dîner chez ses parents. Il était trop distrait pour comprendre quoi que ce soit à l’intrigue. Ils en parleraient sûrement après, et il passerait pour un demeuré. Comment avait-il pu négliger cet aspect ? Il devait absolument se concentrer, et préparer quelques commentaires judicieux.

À la fin de la représentation, il fut tout de même surpris de ressentir une vive émotion. Peut-être même de l’ordre de la filiation suédoise. Nathalie aussi semblait heureuse. Mais au théâtre, c’est difficile de savoir : parfois, les gens paraissent heureux, pour la simple raison que le calvaire s’achève enfin. Une fois dehors, Markus voulut se lancer dans la théorie qu’il avait échafaudée pendant l’acte III, mais Nathalie coupa court à la discussion :

« Je crois que nous devrions essayer de nous détendre maintenant. »

Markus pensa à ses jambes, mais Nathalie précisa :

« Allons boire un verre. »

C’était donc ça, se détendre.



1 La location de petites jambes n’existe pas.

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Extrait de Mademoiselle Julie d’Auguste Strindberg
Adaptation française de Boris Vian
Pièce vue par Nathalie et Markus lors de leur deuxième soirée

                                        MADEMOISELLE

Suis-je censée vous obéir ?

                                       JEAN

Pour une fois ; pour votre bien ! Je vous en prie !
La nuit est avancée, le sommeil rend ivre, la tête s’échauffe !

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Il se passa alors quelque chose de déterminant. Un fait anodin qui allait prendre l’ampleur d’un fait majeur. Tout se passait exactement comme lors de leur première soirée. Le charme opérait, et progressait même. Markus s’en sortait avec élégance. Il souriait de son sourire le moins suédois possible ; presque une sorte de sourire espagnol. Il enchaînait quelques anecdotes savoureuses, dosait savamment références culturelles et allusions personnelles, réussissait les transitions de l’intime à l’universel. Il déployait gentiment cette belle mécanique de l’homme social. Mais, au cœur de son aisance, il fut subitement saisi par un trouble qui allait faire dérailler la machine : il ressentit l’apparition de la mélancolie.

Au début, ce fut une toute petite tache, comme une forme de nostalgie. Mais non, en se rapprochant bien, on pouvait discerner l’aspect mauve de la mélancolie. Et de plus près encore, on pouvait voir la vraie nature d’une certaine tristesse. D’une seconde à l’autre, comme une pulsion morbide et pathétique, il se retrouva face à la vacuité de cette soirée. Il s’interrogea : mais pourquoi suis-je en train d’essayer de paraître sous mon meilleur jour ? Pourquoi suis-je en train de faire rire cette femme, pourquoi suis-je en train de m’acharner à tenter de la ravir, elle qui m’est si radicalement inaccessible ? Son passé d’homme incertain le rattrapait brutalement. Mais ce ne fut pas tout. Cette progression du repli fut tragiquement confortée par un second fait déterminant : il renversa son verre de vin rouge sur la nappe. Il aurait pu y voir une simple maladresse. Et peut-être même charmante : Nathalie avait toujours été sensible à la maladresse.  Mais à cet instant, il ne pensait plus à elle. Il voyait en cet événement anodin un signe bien plus grave : l’apparition du rouge. De l’irruption sempiternelle du rouge dans sa vie.

« Ce n’est pas grave », dit Nathalie en remarquant la mine catastrophée de Markus.

Bien sûr que non : ce n’était pas grave. C’était tragique. Le renvoyait à Brigitte. À la vision des femmes du monde entier qui le rejetaient. Un ricanement bourdonnait dans ses oreilles. Les images de tous ses malaises remontaient en lui : il était un enfant qu’on moquait dans la cour de l’école, il était un militaire qu’on bizutait, il était un touriste qu’on arnaquait. Voilà ce que représentait l’avancée de la tache rouge sur la nappe blanche. Il imaginait que le monde l’observait, le monde chuchotait sur son passage. Il flottait dans son costume de séducteur. Rien ne pouvait arrêter cette dérive paranoïaque. Dérive annoncée par la mélancolie, et le simple sentiment de penser le passé tel un refuge. À cet instant, le présent n’existait plus. Nathalie était une ombre, un fantôme du monde féminin.

Markus se leva et resta un instant suspendu dans le silence. Nathalie le regardait, sans savoir ce qu’il allait dire. Allait-il être drôle ? Allait-il être sinistre ? Finalement, il annonça d’un ton calme :

« Il vaut mieux que je parte.
- Pourquoi ? Pour le vin ? Mais…ça arrive à tout le monde.
- Non…ce n’est pas ça…c’est juste …
- C’est juste quoi ? Je vous ennuie ?
- Mais non…bien sûr que non…même morte, vous ne pourriez pas m’ennuyer…
- Alors quoi ?
- Alors rien. C’est juste que vous me plaisez. Vous me plaisez vraiment.
- …
- Je n’ai qu’une envie, celle de vous embrasser à nouveau…mais je ne peux pas imaginer un seul instant vous plaire… alors, je crois que le mieux est d’arrêter de nous voir…je souffrirai sûrement, mais cette souffrance sera plus douce, si j’ose dire…
- Vous réfléchissez tout le temps comme ça ?
- Mais comment faire pour ne pas réfléchir ? Comment faire pour être là, en face de vous, simplement ? Vous savez faire ça, vous ?
- Être en face de moi ?
- Vous voyez bien, c’est idiot ce que je dis. Il vaut mieux que je parte.
- J’aimerais que vous restiez.
- Pour quoi faire ?
- Je ne sais pas.
- Qu’est-ce que vous faites avec moi, là ?
- Je ne sais pas. Je sais juste que je suis bien avec vous, que vous êtes simple…prévenant…délicat avec moi. Et je me rends compte que j’ai besoin de ça, voilà.
- Et c’est tout ?
- C’est déjà beaucoup, non ? »

Markus était toujours debout. Nathalie se leva à son tour. Ils restèrent ainsi un instant, figés dans l’incertitude. Des têtes se tournèrent dans leur direction. Il est plutôt rare de ne pas bouger quand on est debout. Il faudrait peut-être penser à ce tableau de Magritte où des hommes tombent du ciel comme des stalactites. Il y avait donc un peu de peinture belge dans leur attitude, et bien sûr, cela n’était pas l’image la plus rassurante.

Tableau de Magritte
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Markus quitta le café, abandonnant Nathalie. Le moment, en devenant parfait, l’avait fait fuir. Elle ne comprenait pas son attitude. Elle passait une bonne soirée, et maintenant, elle lui en voulait. Sans le savoir, Markus avait agi brillamment. Il avait réveillé Nathalie. [… ]

Une fois rentrée, elle composa son numéro de téléphone, mais raccrocha avant la sonnerie. Elle aurait voulu qu’il l’appelle. Après tout, c’était elle qui avait pris l’initiative de cette deuxième soirée. Il aurait pu au moins la remercier. Envoyer un message. Elle était là, attendant devant son téléphone, et c’était la première fois depuis si longtemps qu’elle vivait cela : l’attente. Elle ne pouvait pas dormir, elle se servit un peu de vin. Et mit de la musique. Alain Souchon. Une chanson qu’elle aimait écouter avec François. Elle n’en revenait pas d’être capable de l’entendre, comme ça, sans s’effondrer. Elle continuait à tourner dans son salon, à danser un peu même, à laisser l’ivresse entrer en elle avec l’énergie d’une promesse.

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Première partie de L’amour en fuite, chanson d’Alain Souchon, écoutée par Nathalie après sa deuxième soirée avec Markus

Caresses photographiées sur ma peau sensible.
On peut tout jeter les instants, les photos, c’est libre.
Y a toujours le papier collant transparent
Pour remettre au carré tous ces tourments.

On était belle image, les amoureux fortiches.
On a monté le ménage, le bonheur à deux je t’en fiche.
Vite fait les morceaux de verre qui coupent et ça saigne.
La v’là sur le carrelage, la porcelaine.

Nous, nous, on n’a pas tenu le coup.
Bou, bou, ça coule sur ta joue.
On se quitte et y a rien qu’on explique.
C’est l’amour en fuite,
L’amour en fuite.

[…]



Extrait du livre : « La délicatesse », de David Foenkinos, éd. Folio


David Foenkinos
David Foenkinos est un romancier français né en 1974. Après des études de lettres, il devient professeur de guitare. En 2001, il revient à ses premières amours en publiant un roman chez Gallimard : « Inversion de l’idiotie : de l’influence de deux Polonais ». Dès lors, il ne cesse d’écrire. Son plus gros succès commercial est le récit qu’il publie en 2009, « La délicatesse », livre phare avec ses dix distinctions littéraires :

Nathalie et François forment l’image même du couple parfait. Mais après sept ans de bonheur sans nuages, François décède dans un accident de la route.
Le patron de Nathalie, secrètement amoureux d’elle depuis son engagement, tente de la séduire. Sans finesse… Elle est encore sous le choc, incapable de se projeter dans l’avenir et bien évidemment, il se heurte à un mur. En dépit de ses efforts pour ne pas sombre, Nathalie se renferme dans son chagrin et se jette à corps perdu dans son travail.
Mais la providence va mettre sur son chemin Markus, un employé de la société, avec lequel, selon toute probabilité, elle ne peut avoir aucune affinité : maladroit, insignifiant, timide, transparent, et pour compléter le tableau… suédois (pardon à nos amis suédois, mais Foenkinos ne les a pas ménagés dans son roman), on est loin de l’image d’un Dom Juan ! Et pourtant, il saura la mener vers une renaissance salvatrice, avec toute la délicatesse que lui procure son manque de confiance en lui : « chaque jour près d’elle avait été la conquête immense mais sournoise d’un véritable empire du cœur ».

Comme à son habitude, l’auteur nous livre une histoire de drame et d’amour, pleine de fantaisie, avec une légèreté de ton et une note humoristique qui en font un récit plaisant à lire, distrayant. Quelques belles scènes comme celle du jus d’abricot ou celle qui clôt le roman dans le jardin de la grand-mère. Par contre, celle du premier baiser ne me paraît pas vraisemblable, pour une quantité de raisons ! J’ai apprécié la structure du texte, composée de chapitres courts, entrecoupés de digressions variées, qui passent des films de Woody Allen, par l’histoire de l’invention de la moquette, jusqu’à la recette du risotto aux asperges ! Ces apartés parfois surprenants, alliés à l’humour de Foenkinos, font tout le charme de la narration. Je regrette cependant, que les personnages n’aient pas été décrits avec plus de consistance et de profondeur…Une éloge à la délicatesse bienvenue dans une société souvent égoïstement individualiste. Elle débouche sur la question suivante : peut-on vivre un second souffle sentimental après le décès du conjoint ?

 Ce livre m’a  donc beaucoup amusée, mais aussi beaucoup captivée avec une quantité de phrases que l’on a envie de souligner :
- « Les enfances en Suède ressemblent à des vieillesses en Suisse. »
- « La recherche d’un sujet de conversation me semble être un bon sujet de conversation. »
- « Il y avait encore dans chaque jour entre eux des traces de leur premier jour. »
- « Au cours d’une histoire sentimentale, l’alcool accompagne deux moments opposés : quand on découvre l’autre et qu’il faut se raconter, et quand on n’a plus rien à se dire. »
- « Le Larousse s’arrête là où le cœur commence. »
- « Les morts sont des condamnés à perpétuité certes, mais on les imagine mal tenter de s’évader.»
- etc
 Je le conseille vraiment à ceux qui veulent passer un bon moment de lecture ! Quant à prétendre qu’il est à la hauteur de ses dix prix littéraires…je suis tout de même dubitative.

David Foenkinos et son frère Stéphane ont tourné ensemble le film « La délicatesse », adaptation cinématographique du roman, avec Audrey Tatou et François Damiens.

Je voudrais adresser ici un grand merci à ma copine Anna, qui m’a offert ce livre avec toute la  gentillesse et  la délicatesse  qui la caractérisent… Bisous à toi !

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