samedi 30 juin 2012

Dictée de Compiègne ou dictée de Mérimée - Prosper Mérimée

Prosper Mérimée
Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte –Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.

Quelles que soient, quelqu’exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.

 Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau, et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie.

 Deux alvéoles furent brisés, une dysenterie se déclara, suivie d’une phtisie.

-  Par saint Martin, quelle hémorragie, s’écria ce bélître ! À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière.


Prosper Mérimée, version  publiée par Léo Claretie en 1900.
Extrait du site officiel du ministère français de la culture : 
« http://www.merimee.culture.fr/fr/htlm/ress/ress-6-1.htlm »
 


Cette dictée que l’on a longtemps appelée la « dictée de Compiègne » a été composée en 1857 par Prosper Mérimée. Lorsque la cour impériale séjournait  à Compiègne ou à Fontainebleau, Napoléon III et son entourage s’amusaient à des jeux divers, dont des concours orthographiques.  […]

Cette dictée est difficile notamment parce qu’elle comporte des mots que l’on emploie rarement – voire jamais – et que même les privilégiés bénéficiant d’une bonne orthographe « naturelle » hésitent entre différentes graphies. Il y a également des difficultés de participes que Pauline de Metternich, qui était présente lors du jeu, n’hésite pas à qualifier de « véritablement torturantes » dans ses Souvenirs.

Voici d’ailleurs ce qu’elle raconte quant à l’évaluation de ladite dictée : « Mérimée commença. L’empereur, l’impératrice, quelques –uns des invités, personnages graves et paraissant très sûrs de leur affaire, Alexandre Dumas fils, Octave Feuillet, mon mari et moi, nous étions placés autour de la grande table du salon, et, armés de crayons, nous écrivions sous la dictée de celui –ci.
Quand il eut fini, il prit les différentes feuilles, et en les parcourant corrigeait et recorrigeait sans cesse. L’inquiétude s’empara des pauvres élèves…Le travail de correction terminé, Mérimée se leva et déclara à haute voix le nom du lauréat, lequel, à la stupéfaction générale, était celui du prince de Metternich ! [Il était autrichien.] Il lut : « Sa Majesté l’empereur a fait septante – cinq fautes, Sa Majesté l’impératrice soixante – deux, la princesse de Metternich quarante – deux, Alexandre Dumas vingt – quatre, M. Octave Feuillet dix – neuf (je passe les autres) et le prince de Metternich trois… »


Extrait du livre : « Cent dictées de notre enfance » 
d’Albine Novarino et Michel Maïofiss, éd. France Loisirs.




Mais qui sont tous ces personnages ?

Napoléon III : Louis Napoléon Bonaparte (1808-1873), premier président de la République Française, élu en 1848, avant de devenir empereur des Français de 1852 à 1870, sous le nom de Napoléon III.

L’impératrice Eugénie : Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, d’origine espagnole.

Alexandre Dumas fils : (1824 – 1895), écrivain à succès comme son père, auteur entre autres, du livre « La dame aux camélias », intègre l’Académie française en 1874.
                                      
Octave Feuillet : (1821 – 1890), écrivain, entre à l’Académie française en 1862.

Le prince de Metternich : Richard Klemens prince de  Metternich (1829 -1895), ambassadeur d’   Autriche, mari et oncle de Pauline de Metternich.

Pauline de Metternich : (1836 – 1921), princesse de Metternich, épouse du prince de Metternich, aristocrate   autrichienne, célèbre pour son salon littéraire à Paris.

Prosper Mérimée : (1803 – 1870) Après des études de droit, il devient écrivain (il écrit des romans, mais également de nombreuses nouvelles. Je ne citerai que celle intitulée « Carmen », puisqu’elle  inspirera Georges Bizet dans l’ écriture de son fameux opéra « Carmen »), historien, archéologue, sénateur, traducteur, Académicien dès 1844, grand officier de la Légion d’honneur,…Bref, il est un homme brillant, grand amateur de femmes, doué pour les langues, le piano, le chant, le dessin. De bonne compagnie, il est recherché pour son esprit et sa culture. Que demander de mieux ? Il est l’homme idéal pour tenir compagnie à l’Empereur et son épouse, d’autant que Prosper a vu grandir Eugénie.
Si vous désirez en savoir plus sur la vie Mérimée, je vous conseille d’aller sur le site  officiel du ministère français de la culture : www.merimee.culture.fr. Il a été créé à l’occasion du bicentenaire de Mérimée en 2003, et est très bien documenté !

Revenons maintenant à la fameuse dictée de Mérimée, nommée également « dictée de Compiègne », ou « dictée de l’Académie ». Il en existe plusieurs versions, l’orthographe évoluant en fonction de l’époque, certains textes sont même totalement remaniés. J’en veux pour preuve, une version de 1957 :

Le dîner à Sainte-Adresse 

Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, tout près du Havre, véritable festin offert en l'honneur de Saint Henri - son patron - par l'un de mes meilleurs amis, ancien ingénieur cantonal de la voirie, pensionné de la Ville de Paris, et mué depuis sa retraite en gentleman-farmer cauchois, ne fut pour aucun de nous ni un vrai guêpier ni l'un des plus dangereux guets-apens.

Cependant pour s'être délectés à l'extrême, certains des quelque trente et un convives dyspepsiques (ou dyspeptiques), m'a-t-on dit, qui s'étaient bien persuadés et s'étaient même fait fort de ne point flancher, durent en pâtir un assez long temps.

Un quincaillier, ex-fusilier marin, et un vieux joaillier, qui se sont succédé en tant que fabricien et marguillier de la paroisse, faillirent même en trépasser le lendemain : le premier, mal remis d'une dysenterie, et aussi maigre qu' un râteau et un goupillon réunis, eut une hémorragie qui l'amena à toute extrémité ; encore plus étique, le second, un malbâti, aux omoplates si arquées, qu'on l'eût dit atteint de phtisie, ne put éviter l'érysipèle facial ni l'urticaire quasi généralisé.

En revanche, ce noble et fameux balthazar, véritablement sans pareil, fit les délices avouées de maint autres commensaux bien famés et au gaster plus résistant ; les uns, gastronomes subtils, ou épicuriens éclectiques adorant festiner, les autres, joyeux et robustes gastrolâtres pleins d'embonpoint, n'aimant qu'à faire chère lie sans avoir pourtant rien d'infâme.

Pince-sans-rire aussi exubérants qu'hilares, un honorable contremaître de fabrique et un honnête fabricant d'allume-feu, n'engendrant point le spleen - lesquels en persiflant, s'étaient ri de tous les lazzi qu'on ne manqua pas de leur décocher - me firent seuls l'effet d'être des demi pique-assiette.

Les effluves embaumés de la mer nous arrivaient par les baies entr'ouvertes de la salle à manger. Fort soucieuse de ses devoirs de parfaite maîtresse de maison, la bru de mon ami, riche et amène douairière que la guerre ignoble et cruelle a fait pleure - ses valeureux jumeaux étant tombés ensemble à la terrible " cote 304 " - s'était laissé entraîner par son sens aigu de la politesse et son vif désir de nous réserver un accueil aussi aimable que sincère et chaleureux. Amie des fleurs, elle s'était crue obligée de décorer cette salle spacieuse et tout inondée de lumière : des plantes hiémales placées çà et là dans les multiples alvéoles emplis d'eau des jardinières en cristal, de même que des rhododendrons, phlox, cannas, phœnix, arums, dahlias et azalées s'échafaudant en longs cornets de baccarat, ou fusant en geyser d'élégants cache-pot, attestaient de toutes parts son amour de la décoration florale et expliquaient l'invitation qu'elle nous avait faite d'aller visiter ses serres et ses parterres.

Quoi qu'en ait dit avec excès et sans nulles ambages un doucereux bélître, neurasthénique censeur à l'air égrotant, et quelles qu'aient été les réflexions et les excédantes critiques d'un géomètre, ratiocinant splénétique qui patrocina jusqu'à satiété des arrhes exorbitantes qu'étaient censés avoir versés sensément mais à contre-cœur sa fille et son beau-fils, pour obtenir cession d'un vieux cottage - arrhes équivalant aux trois quarts de la somme due - on se pouvait croire chez Lucullus.

En effet, le maître queux s'était surpassé, car, quelque exiguës qu'ont paru à tous, la cuisine et deux pièces auxiliaires que, d'autorité, il avait fait siennes, et en dépit de l'exiguïté de l'office affectée au personnel ancillaire, chaque mets fut estimé succulent , et les entremets régals nonpareils qui eussent régalé un roi.

Aussi, cet émule de Vatel sans épée, moins négligent qu'à cheval sur le règlement, gagna le lot des dîneurs les plus exigeants ; ces derniers, sans scission ni dissension aucune, avaient jugé de sa tâche et de son mérite, en vertu de droits régaliens qu'ils s'étaient arrogés.

Précédant de délectables hors-d'œuvre, qu'accompagnaient des vol-au-vent de ris d'agneau, un potage Ésaü fut d'abord apprécié ; vint ensuite une appétissante bouillabaisse noblement corsée et de très haute facture : muges, dorades, crevettes-bouquets, clovisses, moules boulonnaises bien raclées et autres frutti de mare, le rendaient digne des difficiles becs fins mêmes, de la vivante et lumineuse Canebière.

Après une bonne matelote d'anguilles et de truites saumonées à la ravigote, un confit de porc et un navarin, épaulés d'un châteaubriant aux échalotes, m'ont semblé avec l'entrecôte cuit à point, de sérieux plats de résistance.

Puis, fin salmis de gelinottes, mijoté au vin rancio d'excellent arôme ; pigeonneaux en cocote accordés de morilles ; gibelotte de lapereaux finement accommodée d'oignons blancs ; cuisseau de veau pané ; râble de levraut rôti, parfumé de thym, baignant dans un coulis cantonné de girolles ; cuissot de chevreuil aromatisé de cannelle et de girofle moulus, s'entre-suivirent aussi abondants qu'exquis ; une salade de scarole et de raiponce mêlée et aillolisées, ainsi que les ice-cream vanillés pleins d'avantages pour chacun, aidèrent à la digestion.

Le dessert fut également de qualité : crème caramélée, petits-fours aux amandes, vaste tourte normande - sorte de poudingoïde galette miellée, cassonadée, tout entourée de pets-de-nonne et gourmandée de carrés de pistache, de coings et de rhubarbe - couronnèrent, appuyés de grap-fruit glacés le faste, incroyable et pourtant réel, de cette profusion de succulences.

Le tout fut arrosé de vin de très bons crus et de haut millésime. Certains graves, entre autres, dionysiaque nectar et orgueil de notre hôte, souleva l'enthousiasme des gourmands, comme celui des gourmets les plus délicats.

Bien qu'abstème par idiosyncrasie - fâcheux privilège inhérent à ma nature - et quels que pussent être les non-sens et les contresens qui contrecarraient mon dur régime d'hépatique, je transigeai sans remords avec ma conscience , en goûtant, dussé-je avoir à m'en repentir, à tous les magnums et jéroboams successivement dispensés par l'échanson, gai et au ton plaisant en diable.

Ni de ces nombreuses voluptés gustatives, ni des extra et rafraîchissements variés, prodigués par l'amphitryon, je n'eus, sauf de légers spasmes œsophagiens ponctués de rots étouffés et de borborygmes discrets, aucun sujet de repentance.

Un gobelet de vespétro en main, je participai même , en détonnant peut-être, au gaudeamus entonné par un coreligionnaire de mon ami, et que barytona en chœur l'assemblée tout entière.
Que ceci soit dit en français ou en latin, vraiment, " le bon vin réjouit le cœur de l'homme ".



En septembre 2003, Bernard Pivot, célèbre animateur littéraire de la télévision française, qui est parvenu à rendre  ses lettres de noblesse à l’exercice de la dictée auprès du grand public, crée un nouvel évènement autour la dictée de Compiègne, à l’occasion du bicentenaire de Mérimée. Il donne la parole à Napoléon III, et imagine une amusante répartie :


NAPOLÉON III : MA  DICTÉE  D’OUTRE – TOMBE

Moi, Napoléon III, empereur des Français, je le déclare solennellement aux ayants droit de ma postérité et aux non – voyants de ma légende : mes soixante – quinze fautes à la dictée de Mérimée, c’est du pipeau ! De la désinformation circonstancielle ! De l’esbroufe républicaine ! Une coquecigrue de hugoliens logorrhéiques !

Quels que soient et quelque bizarroïdes qu’aient pu paraître la dictée, ses tournures ambiguës, Saint – Adresse, comme la douairière, les arrhes versées et le cuisseau de veau, j’étais maître du sujet comme de mes trente – sept millions d’autres. Pourvus d’antisèches par notre très cher Prosper, Eugénie et moi nous nous sommes plu à glisser çà et là quelques fautes. Trop sans doute. Plus que le cynique prince de Metternich, à qui ce fieffé coquin de Mérimée avait probablement passé copie du manuscrit.

En échange de quoi ?

D’un cuissot de chevreuil du Tyrol ?

Extrait du livre: "La Dictée de Mérimée, Château de Compiègne",
éd. Séguier





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