jeudi 24 janvier 2013

La femme en vert - Arnaldur Indridason




L’inspecteur Erlendur rencontre enfin la mystérieuse femme en vert,  sur la colline où un squelette a été découvert par hasard et où des groseilliers ont  été plantés.

[…]

La femme regarda intensément Erlendur.

-Oui, il y en avait, de la violence…
-Et elle provenait de …
-Comment vous vous appelez ? interrompit la femme.
-Erlendur.
-Et vous avez une famille, Erlendur ?
-Non, enfin, si, une sorte de famille, enfin, je pense.
-Vous n’en avez pas l’air très sûr. Vous êtes gentil avec cette famille ?
-Je pense…

Erlendur hésita. Il ne s’attendait pas à ces questions et ne savait pas trop quoi répondre. S’était-il montré gentil avec sa famille ? A peine, se dit-il.

-Vous êtes peut-être divorcé, dit la femme en toisant les vêtements élimés d’Erlendur.
-En fait, oui, répondit-il. Je voulais vous demander…je crois que j’étais en train de vous poser une question sur ces violences conjugales.
-Voilà un mot bien édulcoré pour décrire l’assassinat d’une âme. Un terme politiquement correct à l’usage des gens qui ne savent pas ce qui se cache derrière. Vous savez ce que c’est, de vivre constamment dans la terreur ?

Erlendur ne répondait rien.

-De vivre dans la haine chaque jour sans que cela ne s’arrange jamais, quoi qu’on fasse, et on ne peut d’ailleurs rien faire pour arranger ce genre de chose, jusqu’à ce qu’on perde toute volonté et qu’on passe son temps à attendre et à espérer que la prochaine raclée ne sera pas aussi violente et douloureuse que la dernière.

Erlendur ne savait pas quoi dire.

-Petit à petit, les coups se résument à du pur sadisme parce que le seul pouvoir que l’homme violent détienne au monde, c’est celui qu’il exerce sur cette unique femme qui est son épouse, mais ce pouvoir n’a aucune limite puisque l’homme sait que la femme ne peut rien faire face à lui. Elle est totalement impuissante et complètement dépendante de lui parce qu’il ne se contente pas de la menacer elle, il ne se contente pas de la torturer avec la haine et la colère qu’il éprouve pour elle mais il la torture également avec la haine qu’il éprouve pour ses enfants en lui faisant clairement comprendre qu’il leur fera du mal si jamais elle essayait de se libérer de son emprise. Et pourtant, toute cette violence physique, toute cette souffrance et ces coups, ces os cassés, ces blessures, ces bleus, ces yeux au beurre noir, ces lèvres fendues, tout cela n’est rien comparé aux tortures que l’âme endure. Une terreur constante, absolument constante, qui jamais ne faiblit. Les premières années, quand elle montre encore quelques signes de vie, elle essaie de chercher de l’aide, elle essaie de s’enfuir mais il la retrouve et lui murmure qu’il a l’intention de tuer sa petite fille et d’aller l’enterrer dans la montagne. Et elle le sait capable de le faire, alors elle abandonne. Elle abandonne et remet sa vie entre les mains de cet homme.

La femme regardait en direction de la montagne Esja et vers l’ouest où l’on pouvait distinguer les contours du glacier en haut du volcan de Snaefellsjökull.

-Alors, son existence n’est plus que l’ombre de celle de son mari, poursuivit-elle. Toute résistance l’abandonne et avec la résistance, c’est aussi son désir de vivre qui s’évanouit, sa vie à elle se confond avec sa vie à lui, du reste, on ne peut plus dire qu’elle soit en vie car, en fait, elle est morte et elle erre, comme une créature de l’ombre à la recherche d’une échappatoire. Afin d’échapper aux coups, à cette torture de l’âme, et à l’existence de cet homme, parce qu’elle ne vit plus sa vie à elle et qu’elle n’existe plus qu’à travers la haine qu’il lui porte. Pour finir, c’est lui qui remporte la victoire. Parce qu’elle est morte. Et qu’elle est un zombie.

La femme marqua une pause et passa sa main sur les branches dénudées.

-Jusqu’à ce printemps-là, pendant la guerre.

Erlendur ne disait rien.

-Y a-t-il quelqu’un pour condamner le meurtre d’une âme ? demanda-t-elle. Pouvez-vous me le dire ? Comment peut-on porter plainte contre un homme parce qu’il a assassiné une âme, est-il possible de le traîner devant un juge et de le faire reconnaître coupable ?
-Je ne sais pas, répondit Erlendur, qui ne comprenait pas trop où voulait en venir la femme.
-Vous avez exhumé les ossements ? demanda-t-elle, d’un air absent.
-C’est pour demain, répondit Erlendur. Vous savez quelque chose à propos de la personne qui repose là-bas ?
-Et puis, il est apparu qu’elle était un peu comme ces groseilliers, continua la femme d’un ton triste.
-Qui donc ?
-Comme ces groseilliers. Ils n’ont pas besoin qu’on les entretienne. Ils sont incroyablement robustes, supportent tous les temps et les hivers les plus froids, et reverdissent toujours avec le même éclat et la même beauté pendant l’été, et les baies qu’ils portent sont toujours aussi rouges et gorgées de jus, comme si rien n’était jamais arrivé. Comme s’ils n’avaient jamais connu le moindre hiver.
-Excusez-moi, mais comment vous appelez-vous ? demanda Erlendur.
-C’est le soldat qui l’a fait revenir à la vie.

La femme se tut et regarda intensément les groseilliers, on aurait dit qu’elle avait disparu dans un autre monde, dans une autre époque.

-Qui êtes-vous ? demanda Erlendur.
-Maman adorait le vert. Elle affirmait que c’était la couleur de l’espoir.

[…]

               Extrait du livre : « La femme en vert », d’ Arnaldur Indridason, éd. Métailié Points.
















L’auteur :

Arnaldur Indridason 
Arnaldur Indridason est né en Islande en 1961. Enfant déjà, il manifeste un goût certain pour l’écriture, peut-être influencé par le travail de son père, le journaliste et écrivain I. Porsteinsson. Après un diplôme universitaire en histoire, Arnaldur Indridason se lance dans le journalisme. Il devient ensuite scénariste indépendant, puis critique de cinéma pour un journal. En 1997, il publie son premier livre « Synir duftsins » (« Les fils de poussière »). Le succès est au rendez-vous  lorsqu’il publie (en 2000 en islandais et en 2005 en français) « La cité des jarres », son premier roman noir. Il marque le début d’une série de best-sellers dont le héros  est  le commissaire Erlendur Sveinsson :

-« La cité des jarres », 2000
-« La femme en vert », 2001
-« La voix », 2002
-« L’homme du lac », 2004
-« Hiver arctique », 2005
-« Hypothermie », 2007
-« La rivière noire », 2008
-« La muraille de lave », 2009
-« Étranges rivages », 2010

Arnaldur Indridason vit en Islande, à Reykjavik, avec sa femme et ses trois enfants.

Le roman :

« La femme en vert »est donc le second volet de la série policière Erlendur Sveinsson. Il est paru en 2001 en Islande et en 2006 dans sa version française. Ce roman noir a reçu de nombreuses récompenses littéraires :

-2003 : prix Clé de verre du roman noir scandinave
-2005 : prix CWA Gold Dagger Award (prix littéraire britannique)
-2006 : prix fiction du livre insulaire d’Ouessant
-2007 : grand prix des lectrices de « Elle »

L’histoire :

Le récit se situe en Islande, à Reykjavik. Un mystérieux squelette est découvert sur une colline qui domine la ville. L’individu semble avoir été enterré vivant. Une famille vivait à cet endroit pendant la Seconde Guerre mondiale, mais tout a été rasé depuis. Quelques plants de groseilliers ont survécu, seuls vestiges de cette époque révolue. Une mystérieuse femme en vert  semble encore se rendre régulièrement à cet endroit. Le commissaire Erlendur Sveinsson mène l’enquête, secondé par deux inspecteurs : Elinborg et Sigurdur Oli. Il leur faudra remonter dans le temps, explorer les différentes facettes de l’histoire de ce coin de pays pour confondre le meurtrier. Une enquête qui plonge le lecteur dans un abîme de noirceur où l’auteur dissèque les failles et manquements d’individus ballotés par la vie : violences conjugales, culpabilité, sentiment d’échec, drogue, etc.

Quelques citations :

-« Souvent, elle repensait à ces instants et se disait qu’elle serait peut-être parvenue à changer le cours des événements si elle avait essayé de réagir tout de suite face à cette violence, si elle avait tenté de le quitter, de s’en aller et de ne jamais revenir, au lieu de se contenter de chercher des raisons et de se faire des reproches. » p.16
-« Elle se faisait parfois la réflexion, et peut-être le savait-il lui aussi en son for intérieur, que la violence qu’il lui imposait était le signe de sa faiblesse bien plus que de quoi que ce soit d’autre. » p.65
-« Il prenait son attitude pour de la lâcheté et c’est de là qu’il tirait sa force, il la brima jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que l’ombre d’elle-même. » p.67
-« Le temps,[…] il ne guérit pas la moindre blessure. » p. 75
-« Les infamies qui sortaient de sa bouche produisaient le même effet que des gifles en plein visage. » p.137
-« Il pensait à la façon dont les parents maintenaient parfois leurs enfants à distance jusqu’à ce que leurs relations se résument à des comportements convenus et polis, minées par le mensonge né de l’expérience commune bien plus que construites sur un amour authentique. » p164
-« On a honte d’être la victime de ce genre d’homme, on se referme sur soi dans une solitude absolue dont on interdit l’accès à tous, et même à ses enfants, car on ne veut pas que quiconque vienne y mettre les pieds, surtout pas ses propres enfants. » p.230

Mon avis :

L’écriture  est fluide et agréable. De nombreux retours dans le temps diversifient le récit et captent l’attention du lecteur, aussi je ne me suis jamais ennuyée.
L’enquête semble parfois s’éparpiller, mais l’histoire reste claire et bien compréhensible. C’est ainsi qu’ Arnaldur Indridason  exploite le thème central  du roman : la souffrance dans le cercle familial, avec son lot de non-dits et de secrets. Un terreau idéal pour gâcher des vies sur plusieurs générations…
Un pessimisme assez lourd flotte du début à la fin du roman. D’autant que les scènes de violence sont décrites crûment et que le personnage d’Erlendur nous est présenté sans fioritures, dans toute sa souffrance et  son désespoir. Au final, on obtient une ambiance sombre et déprimante. Mais, je trouve que l’auteur a si finement exploité la psychologie de ses personnages, que « la femme en vert » est  un très bon roman noir, qui va au-delà de la simple enquête. Je vous le recommande.

Si vous désirez en savoir plus sur l’auteur, je vous invite à vous rendre à ces deux adresses :
http://www.toutelislande.fr/Interview%20Arnaldur%20Indridason.html
http://www.evene.fr/livres/actualite/interview-arnaldur-indridason-islande-1201.php

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