dimanche 5 mai 2013

La solitude lumineuse - Pablo Neruda


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…Partout les statues de Bouddha, de Lord Bouddha…Les statues sévères, verticales, vermoulues, avec une dorure qui leur communique un éclat animal et un écaillement extérieur qui donne à croire que l’air les détériore…Sur leurs joues, sur les plis de leur tunique, sur leurs coudes, leur nombril, leur bouche, leur sourire, jaillissent de petites macules : champignons, porosités, traînées excrémentielles de la forêt…Et voici aussi les gisants, les énormes gisants, les statues de quarante mètres de pierre, de granit gréseux, pâles, étendues parmi les feuillages sonores, inattendues, surgissant de quelque recoin de la forêt, de quelque plateforme environnante…Endormies ou non, elles sont ici depuis cent ans, mille ans, mille fois mille ans…Mais elles sont douces en leur ambiguïté métaterrestre bien connue, elles qui aspirent à s’en aller et à rester…Et ces lèvres de pierre si suave, cette majesté impondérable faite cependant de pierre dure, à qui sourient-elles, et à combien d’élus, sur la terre sanglante ?... Elles ont vu passer les paysannes qui fuyaient, les incendiaires, les guerriers masqués, les faux prêtres, les touristes dévorants…Et la statue est restée là, bien à sa place, l’immense pierre avec des genoux, avec des plis sur sa tunique, avec son regard perdu et pourtant existant, complètement inhumain et d’une certaine façon humain, d’une certaine façon ou par quelque contradiction statuaire, étant et n’étant pas divine, étant et n’étant pas pierre, sous le croassement des oiseaux noirs, parmi les battements d’ailes des oiseaux rouges, des oiseaux de la forêt… Nous ne pouvons nous empêcher de penser aux terribles christs espagnols dont nous avons hérité avec leurs plaies et tout le reste, leurs pustules et tout le reste, leurs cicatrices et tout le reste, et avec cette odeur de cierge, d’humidité, de renfermé qui est celle des églises…Ces christs aussi ont hésité entre être des hommes ou des dieux…Pour en faire des hommes, pour les rapprocher de ceux qui souffrent, de la femme en couches et du décapité, du paralytique et de l’avare, des gens d’églises et de ceux qui entourent les églises, pour les rendre humains, les sculpteurs les ont dotés de plaies horripilantes et tout s’est transformé en religion du supplice, en pèche et souffre, ne pèche pas et souffre quand même, vis et souffre, sans que tu puisses trouver d’issue libératrice…Ici non, ici la paix est arrivée jusqu’à la pierre…Les statuaires se sont révoltés contre les canons de la douleur et ces Bouddhas colossaux, avec des pieds de dieux géants, ont sur le visage un sourire de pierre qui est paisiblement humain, sans toute cette souffrance…Et il en émane une odeur non de pièce morte, non de sacristie et de toiles d’araignée, mais d’espace végétal, de rafales qui retombent soudain en ouragans de plumes, de feuilles, de pollen de la forêt sans fin…

[…]

Extrait du livre : « La solitude lumineuse » de Pablo Neruda, éd. Folio.






L’auteur :

Ricardo Neftali Reyes Basoalto est né en 1904 au Chili, d’un père conducteur de trains et d’une mère institutrice. Cette dernière décède un mois après sa naissance. Il grandit au sud du pays et nourrit un lien très fort avec la nature. Ecrivain dans l’âme, il rédige ses premiers textes et poèmes à 13 ans. En 1920, il adopte le pseudonyme de Pablo Neruda. A  17 ans, il s’installe à Santiago et suit des cours de préparation au professorat de français. A 19 ans, il publie un premier livre « Crépusculaire ». 

Neruda
De 1927 à 1935, il est nommé consul  en Asie pour le gouvernement chilien.  En 1930, il épouse  Maryka Hagenaar (ou Maria Antonia Hagenaar, dite Maruca) à Java, une jeune fille hollandaise rencontrée lors d’une partie de tennis.


Neruda et Maryka Hagenaar le jour de leur mariage

Neruda et Maryka Hagenaar
Quatre ans plus tard naît une petite fille, Malva Marina Reyes, une enfant prématurée, souffrant d’hydrocéphalie. En 1935, Neruda est nommé consul en Espagne. Il soutient la cause républicaine, raison pour laquelle il est révoqué du service diplomatique. Il rejoint alors les partisans du mouvement républicain, tout en poursuivant son chemin littéraire en parallèle de son engagement politique. Comme le couple Neruda bat de l’aile depuis longtemps, les époux se séparent en 1936. Maryka se retrouve seule, sans le sou et doit subvenir  aux besoins d’une enfant très gravement malade de deux ans. Elle retourne en Hollande, confie la petite  aux bons soins d’une famille  habitant la petite ville de Gouda, les Julsing. Ensuite, elle part travailler à La Haye, tout en rendant régulièrement visite à sa fille. Malva Marina ne reverra plus  son père. Neruda ne parlera pas de  cet abandon dans ses mémoires.1

Il s’installe ensuite en France avec  Delia del Carril, une artiste argentine rencontrée en 1934, avec laquelle il entretient une liaison. Elle est connue pour son travail de  gravure et de peinture. Il a vingt ans de moins qu’elle.

Delia del Carril et Neruda 
En 1940, il est nommé consul au Mexique. Sa fille décède en Hollande de son hydrocéphalie  en 1943, alors que le pays est occupé par les troupes nazies.  Neruda en est averti par télégramme.

La même année, il se marie avec Delia. En 1945, il est nommé sénateur des provinces minières du nord du Chili et entre au parti communiste chilien. En 1946, Gonzalez Videla fait interdire le parti communiste au Chili : Neruda doit s’exiler. Il voyage beaucoup. En 1949, il devient membre du conseil mondial de la paix.  En 1953, il reçoit le « Prix Staline pour la paix » et en 1955 le « Prix international de la paix ». Neruda et Delia se séparent au cours de cette année 1955.


Il rencontre ensuite la soprano Matilde Urratia, qui devient la nouvelle femme de sa vie. Il écrit pour elle des poèmes d’une grande beauté, publiés en 1959 dans « La Centaine d’amour ».

Matilde Urratia et Neruda
Neruda
Il voyage encore à travers le monde entier : « Ainsi, toute ma vie, je suis allé, venu, changeant de vêtements et de planète ».

Puis, il soutient l’élection de Salvador Allende et devient son  ambassadeur en France.
En 1971, il obtient le « Prix Nobel de littérature »

Il retourne au Chili en novembre 1972. Mais le coup d’Etat du général Pinochet, le 11 septembre 1973, renverse Allende. Neruda  devient une personnalité réprouvée : on saccage sa maison, on brûle ses livres.  Quelques jours après ce renversement politique, le 23 septembre 1973,  Neruda décède, officiellement des suites d’un cancer de la prostate. Il a 69 ans. Son ensevelissement donne lieu à de nombreuses manifestations contre le régime dictatorial de Pinochet.

Une enquête est ouverte en ce moment en raison de certaines zones troubles: les témoignages de son chauffeur et de sa secrétaire de l’époque viennent en effet contredire la thèse officielle, en parlant d’empoisonnement.


1 : Sources :



Le livre :

« La solitude lumineuse » est un livre composé d’extraits des mémoires posthumes de Neruda « J’avoue que j’ai vécu », paru en 1974.


L’histoire :

Le récit débute en 1929. Pablo Neruda est un jeune consul  envoyé en Asie par le gouvernement chilien. Sa fonction consiste à officialiser des documents tous les trois mois, lorsqu’un bateau transportant de la paraffine et des caisses de thé doit exporter sa  précieuse cargaison jusqu’au pays.

Dans ses écrits,  rédigés sous  forme de souvenirs de voyage, il exprime son émerveillement et sa solitude, « la solitude d’un étranger transplanté dans un monde étrange et violent ».  Il peine à s’intégrer dans cet Orient colonialiste, où il est perçu par les habitants comme un occupant blanc auquel on doit une soumission polie. Il porte un regard sévère sur les occidentaux colonialistes, qui ne pensent qu’au profit immédiat, sans chercher à  s’intéresser à la population locale.

Neruda  déambule en Asie comme un observateur en marge d’une société exotique et colorée. Il nous livre avec franchise et poésie ses rencontres, ses découvertes, sa vie quotidienne : l’orang-outang du zoo de Singapour,  le singulier Temple du Serpent en Indochine,  les statues de Bouddhas gisants  au cœur de  la forêt vierge, les fumeurs d’opium,  une chasse aux éléphants, un dîner mondain, ses liaisons tumultueuses…


Quelques citations :

-« Un peu plus loin, dans une autre cage, allait et venait une panthère noire.  C’était un étrange fragment de nuit étoilée, une bande magnétique qui s’agitait sans arrêt, un volcan noir et élastique qui voulait raser le monde, une dynamo de force qui ondulait ; et deux yeux jaunes, précis comme des poignards, et qui interrogeaient de tout leur feu car ils ne comprenaient ni la prison ni le genre humain. », p.15

-« Mon ami Winzer était un excellent produit de l’empire, en d’autres termes une élégante crapule. », p. 52

-« Les natifs ne pouvaient pas entrer dans les lieux destinés aux Anglais et les Anglais vivaient à l’écart de la vibration du pays. », p.32

-« L’opium n’était pas le paradis des amateurs d’exotisme tel qu’on me l’avait peint, mais l’échappatoire des exploités… », p.37

-« Je n’avais pas besoin de lui demander quoi que ce fut car tout était toujours prêt : mon repas sur la table, mon linge qu’il venait de repasser, la bouteille de whisky dans la véranda. Il n’avait oublié, semblait-il, que le langage. Il savait seulement sourire de ses grandes dents de cheval. », p. 44

-« Je m’assis en silence sur une natte, tandis que persistait dans l’obscurité la mystérieuse voix humaine qui m’avait incité à m’arrêter, voix d’enfant ou de femme, tremblante et sanglotante, qui montait jusqu’à l’indicible, s’interrompait soudain, descendait pour devenir aussi obscure que les ténèbres, s’associait au parfum des frangipaniers, s’enroulait en arabesques et retombait brusquement de tout son poids cristallin, comme si le plus haut des jets d’eau avait touché le ciel pour se laisser choir ensuite parmi les jasmins. », p.45

-« Des amies de couleurs diverses passaient dans mon lit de camp, n’y laissant que le souvenir d’un éclair physique. », p.59


Mon avis :

Un petit recueil de textes rédigés sous forme de souvenirs de voyage,  avec quelques belles (mais peu nombreuses) envolées poétiques, à la hauteur de la réputation littéraire de l’auteur.

Neruda y affronte ses propres erreurs, honnêtement et sans complaisance. Mais il pose surtout un regard distancié, aiguisé sur le colonialisme : j’ai beaucoup apprécié son indépendance d’esprit et ses prises de position.

Toutefois, la fin un peu abrupte du livre m’a laissé… sur ma faim, avec un désagréable arrière- goût d’inachevé. Peut-être aurais-je mieux fait de lire ses mémoires complètes « J’avoue que j’ai vécu » ?

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