lundi 30 décembre 2013

La nouvelle année - Elie Ducommun


L’ombre gagnant le monticule,
Eteint l’éclat de ses cristaux.
Et l’on voit dans le crépuscule
Les toits, couverts de blancs manteaux.
Sur la trace de son aînée,
Que fuit un soleil sans chaleur,
Apparaît la nouvelle année,
Vierge pâle, timide fleur.

Quand tu viendras toucher la terre
Du bord de ton voile glacé,
O femme ! Apprends-nous le mystère
Qui joint le futur au passé !
Dis-nous, toi qui sais tant de choses,
Ce que tu caches dans ton sein :
Les noirs cyprès ou bien les roses ?
Les chants joyeux ou le tocsin ?

Hélas ! l’espérance et le doute,
Le soleil, puis l’obscurité,
Vont répandant sur notre route
L’angoisse de l’immensité.
Ah ! parle à notre âme inquiète !
Faut-il te craindre ou te bénir ?
Lutin, du bout de ta baguette
Déroule à nos yeux l’avenir !

Minuit a sonné. Dans l’espace
Le spectre soudain prend un corps
A quatre-vingt-quatre qui passe,
Triste et raide comme un recors1,
L’an nouveau succède, et son aile
Frôle, légère vision,
De la cloche, veilleur fidèle,
La dernière vibration.

« Hommes ! dit la nouvelle année,
« J’accours rayonnante d’espoir.
« Depuis un instant je suis née,
« Je suis le matin, non le soir.
« Ce que j’apporte, je l’ignore,
« Et je préfère l’ignorer,
« Car un bonheur vous reste encore,
« Celui de pouvoir espérer.

« Pourquoi vous tourmenter sans cesse
« Dans vos désirs inassouvis ?
« Les sentiers que demain vous laisse
« Sont ceux que vous avez suivis.
« Si l’un a trop, si l’autre endure
« La faim, la soif, ingrats humains,
« N’en accusez pas la nature,
« Car elle donne à pleines mains.

« Vous aimez à charger les autres
« Du fait de vos chagrins cuisants ;
« Les maux dont vous souffrez sont vôtres :
« Vous en êtes les artisans.
« Vous redoutez, quand minuit sonne,
« Le destin qui vous écherra 2 ;
« Voici mon secret, je le donne,
« Aide-toi, le ciel t’aidera ! »


                    Elie Ducommun

Notes :

1 : un «recors » est une personne qui accompagne un huissier pour lui servir de témoin.
2 : «il écherra » est la conjugaison au futur du verbe échoir (forme désuète de nos jours. On dit maintenant « il échoira »)




Le poème :

Un très joli poème d’Elie Ducommun dont je ne connais pas la date de parution. On peut cependant supposer d’après son contenu, qu’il a dû être écrit pour le passage de l’année 1884 à l’année 1885.

L’auteur :

Elie Ducommun
Elie Ducommun (1883-1906) est un journaliste et homme politique suisse, originaire du canton de  Genève.

En 1867, il fut l’un des fondateurs de la «Ligue de la Paix et de la Liberté », prélude à la « Société des Nations » (1919). 

En 1902, il reçoit, avec le jurassien Charles Albert Gobat, le prestigieux « Prix Nobel de la Paix ».

Elie Ducommun a également beaucoup écrit au cours de sa vie: des chansons, des recueils de poèmes, des traités politiques, religieux ou sociologiques.

Si vous désirez approfondir sa biographie, je vous suggère de vous rendre sur Wikipédia ou à l’adresse suivante :

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