vendredi 20 décembre 2013

Veillée de Noël - Auguste Dorchain


Vois comme la neige a couvert la plaine
Et les grands coteaux jadis diaprés :
Décembre frileux a filé sa laine
Sur l’arbre des bois, sur l’herbe des prés.

Sur ce doux tapis de floraisons blanches
Qu’aucun pas humain encor’ n’a foulé,
La lune, montant derrière les branches,
Glisse un blanc rayon du ciel étoilé.

Qu’il fait froid dehors dans la plaine immense !
Pas le moindre vent, pas le moindre cri.
Plus d’un rouge-gorge est mort en silence
Qui dans la forêt n’avait pas d’abri.

Ferme les rideaux, ma chère petite,
Et reviens t’asseoir auprès du bon feu.
Nous serons si bien ! C’est moi qui t’invite ;
Et d’abord, il faut s’embrasser un peu.

Oh ! le clair reflet qui réchauffe l’âtre
Et qui réjouit toute la maison !
Qu’il fait bon ici ! la flamme folâtre
Danse si gaîment au bout du tison !

Nous allons veiller pendant bien des heures,
Nous allons veiller jusqu’à demain,
Et ces heures-là me seront meilleures
Si je puis garder ta main dans ma main.

Et nous nous dirons de belles histoires,
Des contes d’amour faits pour enchanter… !
Plus les nuits d’hiver sont longues et noires,
Plus l’histoire est belle et douce à conter.

Nous répéterons les divines choses
Que nous chuchotions au printemps passé.
Et nous chanterons la chanson des roses…
Le sommeil fuira notre front lassé.

Tiens, je vais t’en dire une très ancienne :
Tu seras joyeuse et je serai fou…
-Mais laisse d’abord ta main dans la mienne,
Et mets l’autre bras autour de mon cou

Là, plus près encor’, chérie, et dénoue
Cette tresse blonde aux reflets soyeux,
Et sur mon épaule appuyant ta joue,
Restes-y longtemps, en fermant les yeux.

Mais, vois, il est tard : le vieux chat sommeille,
Le chien a fermé son œil abattu,
Et, voyant mourir la flamme vermeille,
Dans son petit trou le grillon s’est tu.

La lampe à présent nous éclaire à peine ;
Partout dans les champs s’éveille le bruit.
Entends-tu tinter la cloche lointaine ?
Quoi, si tôt partir ! quoi, déjà minuit !

Nous sommes-nous donc dit les belles choses
Qui font sans fatigue attendre le jour ?
Avons-nous chanté la chanson des roses ?
Avons-nous chanté la chanson d’amour ?

Non, pour apaiser notre chère fièvre,
Nous avons dans l’ombre uni nos genoux ;
Tu posais sans bruit ta lèvre à ma lèvre,
Je mirais mes yeux dans tes yeux si doux…

Nous restions ainsi, ma bonne petite,
Écoutant nos cœurs battre à l’unisson…
Alors la veillée a passé si vite
Que nous n’avons dit conte ni chanson.

               Auguste Dorchain





Le poème : 

Un poème issu du premier recueil d’Auguste Dorchain « La jeunesse pensive », paru en 1881. Cet ouvrage a été primé par l’Académie française. 

L’auteur :

Auguste Dorchain
Auguste Dorchain est né en France en 1857. Il obtient une licence en droit, puis voue son existence à la littérature (poèmes, pièces de théâtre, biographie de Corneille, etc). Son premier recueil de poèmes (lire ci-dessus), ainsi que le second « Vers la lumière », publié en 1894 sont primés par l’Académie française.  De plus, grâce à « Vers la lumière », l’auteur reçoit la Légion d’honneur.

En 1930, à l’âge de 73 ans, il meurt d’un accident de voiture à Paris.

Mon avis :

Un poème de Noël, plutôt atypique. Le moins que l’on puisse dire est que ce fût une nuit au coin du feu pleine de coups de chaud… comme c’est coquin tout ça ! Vous en conviendrez certainement : la scène est imagée pudiquement avec beaucoup de talent. La poésie c’est l’art de suggérer, sans trop en dire (quoique, un certain vers me semble assez explicite, ah ! les feux de l’amour…). Mon moment préféré,  « Nous avons dans l’ombre uni nos genoux » : tout simplement irrésistible ! 
Tout le charme d’une époque bien lointaine, n’est-ce pas ?

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