samedi 1 février 2014

Docteur Sleep - Stephen King


Après une longue errance à travers les Etats-Unis, de petit boulot en petit boulot, Dan Torrance arrive à Frazier. Alcoolique et mal en point, il décide de s’établir en ce lieu pour se reconstruire.

[…]

Une heure plus tard, le bus dépassait le panneau BIENVENUE À FRAZIER OÙ CHAQUE SAISON A SA RAISON ! Et au-dessous, BERCEAU DE TEENYTOWN !

Le bus s’arrêta devant le Centre communautaire de Frazier où des passagers montèrent et, du siège vide à côté de Dan, que la bouteille avait occupé durant la première partie du voyage, Tony parla. Tony ne s’était pas exprimé aussi clairement depuis des années mais Dan aurait reconnu sa voix entre toutes.

(C’est là c’est le bon endroit) 

Aussi bon qu’un autre, pensa Dan.

Il attrapa son sac dans le porte-bagages et descendit. Debout sur le trottoir, il regarda le bus s’éloigner. À l’ouest, les montagnes Blanches cisaillaient l’horizon. Au cours de ses pérégrinations, il avait toujours évité les montagnes, surtout les monstres en dents de scie qui partageaient en deux ce pays. Il pensa : J’ai fini par revenir vers les hauteurs, en fin de compte. J’imagine que j’ai toujours su que je le ferais. Mais ces montagnes-là étaient d’un relief plus doux que celles qui hantaient encore parfois ses rêves et il songea qu’il pourrait s’en accommoder, du moins pour un petit bout de temps. À condition qu’il arrive à ne plus penser au gamin en T-shirt des Braves. À condition qu’il arrive à laisser tomber l’alcool. Un jour, tu finis par t’aviser que rien ne sert de cavaler. Où que tu ailles, tu t’emmènes toujours avec toi.

Un tourbillon de neige, plus léger qu’un voile de mariée, traversa l’air en dansant. Dan constata que les commerces bordant la large rue principale étaient principalement destinés aux skieurs qui arriveraient en décembre et aux estivants qui les remplaceraient en juin. Avec certainement, en septembre et octobre, un arrivage d’amoureux des  couleurs de l’automne. Mais maintenant, c’était ce qui dans le nord de la Nouvelle-Angleterre tient lieu de printemps : deux mois âpres chromés de froid et d’humidité. De toute évidence, Frazier n’avait pas encore trouvé de raison pour cette saison, car la rue principale – Cranmore Avenue – était pour ainsi dire déserte.

Dan balança son sac sur son épaule et partit d’un pas lent en direction du nord. Il s’arrêta devant une grille en fer forgé pour observer une grande maison victorienne biscornue flanquée d’ailes en brique de construction plus récente communiquant avec la maison mère par des passages couverts. Une tourelle, surplombant le côté gauche de la demeure, dominait le tout, mais elle était sans équivalent sur la droite, ce qui donnait à la bâtisse une allure bizarrement bancale qui lui plut assez. C’était comme si la grosse vieille bicoque disait : Ouais, une partie de moi s’est écroulée. Ben quoi ? Ça vous arrivera aussi un jour. Dan esquissa un sourire. Mais le sourire mourut sur ses lèvres.

Posté à la fenêtre de la tourelle, Tony le regardait. Voyant Dan lever les yeux vers lui, il lui fit signe de la main. Ce même geste solennel dont Dan se souvenait depuis l’enfance, lorsque Tony venait souvent. Dan ferma les yeux, puis les rouvrit. Tony n’y était plus. Il n’y avait jamais été d’ailleurs. Comment aurait-il pu y être ? La fenêtre était barricadée par des planches.

Sur la pelouse, une grande pancarte de la même nuance de vert que la maison portait en lettres dorées l’inscription HOSPICE HELEN RIVINGTON.

Ils ont un chat ici, pensa Dan. Une chatte grise nommée Audrey. 

Son intuition se révéla en partie vraie, en partie fausse. Il y avait bien un chat gris à l’hospice, mais c’était un mâle castré, et il ne s’appelait pas Audrey.

Dan observa longuement la pancarte – suffisamment longtemps pour que les nuages se déchirent et laissent tomber un rai de lumière biblique – puis il poursuivit sa route. Le soleil, étincelant cette fois, faisait scintiller les chromes des rares véhicules garés en épi devant Olympia Sports et Fresh Day Spa, mais la neige tourbillonnait toujours et Dan se souvint d’une phrase que sa mère avait dite il y a longtemps, quand ils vivaient dans le Vermont, devant ce même phénomène printanier : C’est le diable qui bat sa femme.

[…]

Extrait du livre : « Docteur Sleep » de Stephen King, éd. Albin Michel, p.72 à 74






Le livre :

Stephen King
« Docteur Sleep » est paru en 2013. Il s’agit de la suite de « Shining, l’enfant lumière », édité en 1977 et adapté au cinéma par Stanley Kubrick en 1980.





L’histoire :

Danny Torrance n’est plus le petit garçon de cinq ans, persécuté dans les couloirs de l’hôtel Overlook par des forces maléfiques ou par son ivrogne de père. Il a grandi, et son don, quoiqu’amoindri, est toujours bien vivant en lui. Ses anciens démons ont été enfermés dans des boîtes scellées, soigneusement alignées aux confins les plus extrêmes de sa conscience. Pourtant, d’autres démons, tout aussi ravageurs, ont pris le relai. D’abord l’alcoolisme. Ensuite, les remords insoutenables du poivrot. Combinés, ils forment un fléau dévastateur...

Dan n’est plus que l’ombre de lui-même, un vagabond pathétique qui se débat pour survivre sur les chemins de l’exclusion et de l’errance. Il touche vraiment le fond, lorsque le hasard le mène dans la petite bourgade touristique de Frazier, dans le New Hampshire. Son instinct, ainsi que son ami Tony (oui, il est encore là le petit copain imaginaire),  lui soufflent de rester en ce lieu.

Avec raison. Dan y trouve des amis, redresse la tête en participant aux séances des alcooliques anonymes et dégote même un travail dans un hospice, où son don devient un talent précieux qu’il met au service des mourants. On l’appelle « docteur Sleep », l’homme qui aide à trouver paisiblement la voie du  repos éternel.

Or voilà qu’un jour, Abra, une enfant au don encore plus puissant que celui de Dan, se relie mentalement à lui. Ses extraordinaires facultés, les mènent tous deux sur la piste d’une bande de vampires qui se sont regroupés pour former « la tribu du Nœud Vrai ». Ces êtres démoniaques ressemblent,  à prime abord, à des êtres humains inoffensifs. Sauf qu’ils ne le sont pas : ils doivent leur survie à leur discrétion, mais surtout à l’absorption de vapeur rouge, l’âme qui s’échappe du corps torturé à mort des enfants  qu’ils kidnappent à travers le pays. Ces enfants doivent impérativement avoir le don pour leur servir de casse-croûte, et  Abra a justement un don colossal. La providence fait bien les choses, car les temps sont durs et ils commençaient à avoir vraiment faim… La jeune fille devient donc leur proie. Dan, Abra et leurs amis parviendront-ils à déjouer les plans cauchemardesques de ces prédateurs ? Rien n’est moins sûr…

Quelques citations :

-« Si nous voulions vivre, nous devions nous libérer de la colère. Les gens normaux peuvent peut-être s’offrir ce luxe douteux mais pour les alcooliques, c’est un poison. » Le grand livre des Alcooliques anonymes

-« Un jour, tu finis par t’aviser que rien ne sert de cavaler. Où que tu ailles, tu t’emmènes toujours avec toi. » p.73

-« L’esprit est un tableau noir. L’alcool, la brosse à effacer. » p.101

-« On ne peut pas ravoir un cornichon frais après en avoir fait un cornichon au vinaigre. » p.107

-« On ne chie pas dans son nid, on le remplit de plumes. » p.487

-« Parfois, les parents ont besoin de protection. » p. 511

-« PEUR signifie Progresser Et Utilement Réévaluer. » Vieux slogan des Acooliques Anonymes, p.567

-« On n’est jamais aussi malade que de ses secrets. »p.572


Mon avis :

Je suis une fan inconditionnelle du livre « Shining, l’enfant lumière » et lorsque j’ai appris que Stephen King publiait la suite, je me suis réjouie à la perspective de cette lecture.

J’ai retrouvé le style particulier de cet auteur, avec son langage parfois emprunté à l’oral, ses descriptions minutieuses de détails liés au quotidien, son regard acéré sur la société américaine, son goût pour l’analyse  psychologique et …ses habituelles longueurs. 

Autre bémol : le combat final entre les forces du bien et du mal manque de panache. Après 500 pages d’attente, j’espérais une fin inoubliable, en apothéose… Dommage.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas retrouvé la superbe du premier volet, mais j’ai tout de même vécu un excellent moment de lecture. L’indéniable talent de conteur de S.King m’a tout de même tenu en haleine jusqu’à la dernière page !

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