mercredi 20 mai 2015

L’étranger - Albert Camus (analyse)


L’extrait suivant prend place au terme du procès de Meursault pour meurtre avec préméditation. 

[…]

Ici, le procureur a essuyé son visage brillant de sueur. Il a dit enfin que son devoir était douloureux, mais qu’il l’accomplirait fermement. Il a déclaré que je n’avais rien à faire avec une société dont je méconnaissais les règles les plus essentielles et que je ne pouvais pas en appeler à ce cœur humain dont j’ignorais les réactions élémentaires. « Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c’est le cœur léger que je vous la demande. Car s’il m’est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu’aujourd’hui, je n’ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d’un commandement impérieux et sacré et par l’horreur que je ressens devant un visage d’homme où je ne lis rien que de monstrueux. »

Quand le procureur s’est rassis, il y a eu un moment de silence assez long. Moi, j’étais étourdi de chaleur et d’étonnement. Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu que c’était une affirmation, que jusqu’ici il saisissait mal mon système de défense et qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. Il y a eu des rires dans la salle. Mon avocat a haussé les épaules et tout de suite après, on lui a donné la parole. Mais il a déclaré qu’il était tard, qu’il en avait pour plusieurs heures et qu’il demandait le renvoi à l’après-midi. La cour y a consenti.

L’après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l’air épais de la salle, et les petits éventails multicolores des jurés s’agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. À un moment donné, cependant, je l’ai écouté parce qu’il disait : « Il est vrai que j’ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu’il parlait de moi. J’étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : « Tous les avocats font ça. » Moi, j’ai pensé que c’était m’écarter encore de l’affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j’étais déjà très loin de cette salle d’audience. D’ailleurs, mon avocat m’a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m’a paru qu’il avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l’éminent représentant du ministère public, j’ai trouvé quelque chose et puis dire que j’y ai lu à livre ouvert. » Il y avait lu que j’étais un honnête homme, travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l’employait, aimé de tous et compatissant aux misères d’autrui. Pour lui, j’étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu’il l’avait pu. Finalement j’avais espéré qu’une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. « Je m’étonne, messieurs, a-t-il ajouté, qu’on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s’il fallait donner une preuve de l’utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c’est l’Etat lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n’a pas parlé de l’enterrement et j’ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j’ai eu l’impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige.

À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d’inutile en ce lieu m’est alors remonté à la gorge, et je n’ai eu qu’une hâte, c’est qu’on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C’est à peine si j’ai entendu mon avocat s’écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d’égarement, et demander les circonstances atténuantes pour une crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l’audience et l’avocat s’est assis d’un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J’ai entendu : « Magnifique, mon cher. » L’un d’eux m’a même pris à témoin : « Hein ? » m’a-t-il dit. J’ai acquiescé, mais mon compliment n’était pas sincère, parce que j’étais trop fatigué.

Pourtant l’heure déclinait au-dehors et la chaleur était moins forte. Aux quelques bruits de rue que j’entendais, je devinais la douceur du soir. Nous étions là, tous, à attendre. Et ce qu’ensemble nous attendions ne concernait que moi. J’ai encore regardé la salle. Tout était dans le même état que le premier jour. J’ai rencontré le regard du journaliste à la veste grise et de la femme automate. Cela m’a donné à penser que je n’avais pas cherché Marie du regard pendant tout le procès. Je ne l’avais pas oubliée, mais j’avais trop à faire. Je l’ai vue entre Céleste et Raymond. Elle m’a fait un petit signe comme si elle disait : « Enfin », et j’ai vu son visage un peu anxieux qui souriait. Mais je sentais mon cœur fermé et je n’ai même pas pu répondre à son sourire.

La cour est revenue. Très vite, on a lu aux jurés une série de questions. J’ai entendu « coupable de meurtre »… « préméditation »… « circonstances atténuantes ». Les jurés sont sortis et l’on m’a emmené dans la petite pièce où j’avais déjà attendu. Mon avocat est venu me rejoindre : il était très volubile et m’a parlé avec plus de confiance et de cordialité qu’il ne l’avait jamais fait. Il pensait que tout irait bien et que je m’en tirerais avec quelques années de prison ou de bagne. Je lui ai demandé s’il y avait des chances de cassation en cas de jugement défavorable. Il m’a dit que non. Sa tactique avait été de ne pas déposer de conclusions pour ne pas indisposer le jury. Il m’a expliqué qu’on ne cassait pas un jugement, comme cela, pour rien. Cela m’a paru évident et je me suis rendu à ses raisons. À considérer froidement la chose, c’était tout à fait naturel. Dans le cas contraire, il y aurait trop de paperasses inutiles. « De toute façon, m’a dit mon avocat, il y a le pourvoi. Mais je suis persuadé que l’issue sera favorable. »

Nous avons attendu très longtemps, près de trois quarts d’heure, je crois. Au bout de ce temps, une sonnerie a retenti. Mon avocat m’a quitté en disant : « Le président du jury va lire les réponses. On ne vous fera entrer que pour l’énoncé du jugement. » Des portes ont claqué. Des gens couraient dans des escaliers dont je ne savais pas s’ils étaient proches ou éloignés. Puis j’ai entendu une voix sourde lire quelque chose dans la salle. Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné ses yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français. Il m’a semblé alors reconnaître le sentiment que je lisais sur tous les visages. Je crois bien que c’était de la considération. Les gendarmes étaient très doux avec moi. L’avocat a posé sa main sur mon poignet. Je ne pensais plus à rien. Mais le président m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. J’ai réfléchi. J’ai dit : « Non. » C’est alors qu’on m’a emmené.

[…]



Extrait du livre : « L’étranger » d’Albert Camus, éd. Folio plus classiques p.102 à 106 




Le livre :

« L’étranger » est un roman écrit par Albert Camus (1913 – 1960) et publié en 1942. Il a immédiatement connu un immense succès qui perdure aujourd’hui encore, puisqu’il est classé à la première place du classement français établi en 1999 des 100 meilleurs livres du XXe siècle.

Il fait partie d’une tétralogie, le cycle de l’absurde, où l’on compte également un essai intitulé « Le mythe de Sisyphe », ainsi que deux pièces de théâtre « Caligula » et « Le malentendu ». 

Les deux premières phrases du roman sont souvent citées comme étant les plus célèbres de la littérature en langue française : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »


L’histoire :

Le récit a pour cadre la banlieue d’Alger, peut-être dans les années d’avant-guerre, l’auteur ne le précise pas. C’est là que vit seul un dénommé Meursault, homme jeune et observateur. Il semble plaire aux femmes, malgré son caractère réservé, voire même taciturne. Ce bureaucrate mène une existence terne et répétitive, par manque d’ambition, de projets, d’envies. Il ne sait vivre que l’instant présent, dans l’économie du sentiment et dans une recherche constante de vérité. Lors des obsèques de sa mère, il ne manifeste aucune tristesse, et les personnes présentes ne peuvent que déplorer une forme d’indifférence de sa part.

Par la suite, Meursault se laisse assez naïvement embarquer dans une histoire étrange, par un voisin peu recommandable, souteneur notoire. Elle finira en tragédie sur une plage assommée de chaleur: Meursault commet l’irréparable en tirant à plusieurs reprises sur un Arabe avec l’arme de son ami voyou. Pourquoi ce crime? A cause du soleil, affirmera-t-il… Absurde, mais nous n’en saurons pas plus : Meursault lui-même paraît incapable d’expliquer son geste.

Toujours est-il qu’il se voit condamner par la justice à la peine capitale, au terme d’un procès qui se joue sans aucune réelle implication de Meursault. Il refuse de s’exprimer, ou le fait dans l’économie du verbe et les juges ne manqueront pas de condamner son crime, mais aussi une personnalité singulière et non conforme aux normes admises par une société attachée au paraître. 

Dans l’attente de l’application du jugement, Meursault se voit contraint à accepter un entretient avec un aumônier par trop insistant. La rencontre qui se voulait salvatrice et pleine de bonnes intentions finit violemment, puisque Meursault généralement placide et peu amène, laisse soudain exploser sa révolte, sa colère. Enfin, et pour la première fois, il explique sa propre vision des choses, un point de vue personnel…  La crise terminée, il retrouve avec bonheur une paix intérieure, nourrie d’une lucidité posée, en osmose avec la nature et sa chaleureuse bienveillance.

A la fin du roman, on ne sait pas si Meursault sera guillotiné. Un pourvoi susceptible de le gracier est en cours. 
                                                                                                                                                                  
Quelques citations :

-« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » p.7

-« Il s’est interrompu et j’étais gêné parce que je sentais que je n’aurais pas dû dire cela. » p.10

-« De toute façon, on est toujours un peu fautif. » p.23

-« Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur la mer. » p. 60

-« Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » p.64

-« […] je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. » p.67

-« Je sais bien que c’était une idée niaise puisque ici ce n’était pas le ridicule qu’ils cherchaient, mais le crime. Cependant la différence n’est pas grande et c’est en tout cas l’idée qui m’est venue. » p.84

-« Je me suis expliqué aussi la bizarre impression que j’avais d’être de trop, un peu comme un intrus. » p. 85

-« […] j’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel. » p.97

-« Mon sort se réglait sans qu’on prenne mon avis. […] Mais réflexion faite, je n’avais rien à dire. » p.98

-« À ce moment, il s’est tourné vers moi et m’a désigné du doigt en continuant à m’accabler sans qu’en réalité je comprenne bien pourquoi. » p. 100

-« Maman disait souvent qu’on n’est jamais tout à fait malheureux. Je l’approuvais dans ma prison, quand le ciel se colorait et qu’un nouveau jour glissait dans ma cellule. » p.112

-« Je prenais toujours la plus mauvaise supposition : mon pourvoi était rejeté. ``Eh bien, je mourrai donc.’’ » p.112

-« Du moment qu’on meurt, comment et quand, cela n’importe pas, c’est évident. » p.113

-« Quant à moi, je ne voulais pas qu’on m’aidât et justement le temps me manquait pour m’intéresser à ce qui ne m’intéressait pas. » p.115

-« Je  lui ai dit que je ne savais pas ce qu’était un péché. On m’avait seulement appris que j’étais un coupable. J’étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus. » 

-« Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valaient  un cheveu de femme.» p.118

-« Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. » p.119

-« […] cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. » p.120

-« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » p. 120


L’écriture :

« L’étranger » est un roman très court (113 pages) qui paraît trompeusement d’une grande simplicité.  Le style prend souvent un tour oral. Direct et économe, il est à l’image de Meursault. En réalité, le texte a subi un dépouillement savamment étudié (phrases courtes, mots simples, naïveté de certaines formules, répétitions) et Camus réussit la prouesse de nous délivrer tout de même un condensé complexe d’idées. Là réside l’immense talent d’écriture de Camus…
La forme choisie par l’auteur, sorte de journal écrit à la première personne du singulier, est le fruit d’une réflexion menée par Meursault, le héros du livre (ou plutôt devrais-je parler d’anti-héros), vraisemblablement lors de son incarcération. Cette longue confession est souvent écrite au passé composé, ce qui contribue à cette impression de facilité de lecture, tout en  privant le récit de dynamisme. Parfois, le monologue de Meursault devient creux et profondément ennuyeux, en miroir à sa propre personnalité. Il déconcerte souvent par une certaine naïveté, qui se traduit par un choix d’expressions presque enfantines. 
Mais Meursault nous conduit linéairement et avec sûreté, jusqu’au point d’orgue de son récit: le meurtre de la plage. La description de la tragédie est amenée en termes impressionnistes : sous l’emprise funeste d’un soleil de plomb qui brouille sa perception du réel, il commet l’irréparable.
Au cours du procès, Camus dévoile un peu plus son personnage : il lui fait explorer des paysages introspectifs et le mène vers le questionnement. Un changement accompagné par une prise de conscience du regard de l’autre et de sa propre culpabilité. Le langage est plus élaboré, moins succinct que dans la première partie du roman. Comme en apothéose, il aboutit à l’envolée presque poétique de la dernière page du récit.


Analyse express de quelques thèmes du livre:


Le deuil d’une mère :

La mère de Meursault est une absente qui occupe une place importante du début à la fin du récit. L’indifférence affichée de son fils lors de ses funérailles, ainsi que par après, choque son entourage. Pourtant, l’apparition récurrente de la figure maternelle dans ses pensées interroge et laisse croire au lecteur, qu’elle est peut-être bien une clé pour décoder le comportement absurde de Meursault. Sa peine serait-elle bien plus profonde qu’il ne veut bien l’avouer dans sa confession ? Son besoin constant de sommeil n’est-il pas une recherche d’apaisement dans l’oubli, une façon d’atténuer sa souffrance ? Sa sortie au bord de mer après l’ensevelissement, suivie d’une relation précipitée avec la sensuelle Marie, n’est-elle pas une façon de se tourner vers la vie pour oublier le poids trop lourd de son deuil ? 
Mais peut-être n’était-ce encore pas suffisant : son amitié avec Raymond défie tout bon sens, de même que le drame de la plage. Pourrait-on affirmer que Meursault tout à sa peine (vécue de façon presque autistique) et à sa culpabilité d’avoir négligé une mère en fin de vie, cherche inconsciemment les problèmes, comme si son existence n’avait finalement guère de valeur à ses yeux? Lorsque sa  mère était encore de ce monde, elle était peut-être encore son dernier garde-fou avant le chaos. Avec sa disparition, Meursault laisse son manque d’appétence pour la vie, sa désespérance prendre le dessus. Et le voilà qui met sa vie en miettes comme si de vouloir avancer n’avait plus aucun sens.


La religion :

La rencontre entre Meursault et l’aumônier est un moment crucial du roman. Notre prisonnier fait son possible pour l’éviter, sachant que la religion est un concept vide de sens à ses yeux: il ne croit pas en Dieu et ne manifeste aucun intérêt pour ce sujet, estimant même que ce serait une perte de temps que d’en parler, car la vraie vie est pour lui ici-bas. On sent qu’il cherche vraiment à comprendre ce que lui dit l’ecclésiastique. Mes ses idées abstraites  se heurtent rapidement au pragmatisme et à l’absence de remords de Meursault. L’aumônier insiste pourtant : presque tous les condamnés finissent par se rattacher à l’espoir que leur offre la religion. Meursault lui,  reste étranger à ce mirage de rédemption: après la mort, il n’y a plus rien. Son salut, il ne l’envisage que dans la vie réelle. Peut-être aurait-il pu le trouver auprès de son amante Marie, la figure charnelle, mais en aucun cas auprès de Marie, la figure religieuse. Intéressante symbolique du prénom, n’est-ce pas ?

Finalement, l’obstination du religieux va déclencher une crise surprenante et inattendue chez Meursault. La religion, qui demande une forme de soumission, d’acceptation, provoque chez lui un effet contraire : une révolte violente et libératrice. Il s’affirme enfin haut et fort face au monde, abandonne ses doutes et ses craintes enfantines: il veut rester étranger à la religion et à tout ce qui pourrait venir de la société des hommes, y compris leurs règles ou  code moral. Jusqu’au bout, sans compromis. Sa révolte a tué tout espoir de rédemption ou de pardon et l’a conduit à rechercher la paix intérieure en communion avec la nature, qui elle ne le juge pas. L’avis des autres n’a plus aucune importance. Il en vient même à souhaiter leur haine.


Le soleil et la chaleur:

Le soleil et la chaleur sont des thèmes omniprésents dans le roman. Ce cadre météorologique est primordial  dans le déroulement du récit. Dès la première page, on trouve un « Il faisait très chaud. » Par la suite, cela va se répéter à de nombreuses reprises, toujours dans le sens de la pénibilité et de la souffrance. Le soleil, « écrasant », « insoutenable », est présenté comme une entité malfaisante dont la violence pousse Meursault à commettre un geste de folie : le meurtre de la plage. Même lors de son jugement, « le soleil s’infiltrait par endroits et l’air était déjà étouffant » dans la salle. Meursault n’explique pas au juge les raisons qui l’ont poussé à tirer, peut-être ne le sait-il pas lui-même, peut-être ne veut-il tout simplement pas entrer en matière, on ne le saura pas…Mais il affirme que c’est « à cause du soleil », comme s’il était en osmose avec lui et que son agressivité rayonnante s’était prolongée jusque dans son bras armé… Absurde. La réponse naïve de Meursault ressemble à celle que ferait un enfant pris en faute, qui répondrait presque au hasard la première chose qui lui viendrait  à l’esprit pour se débarrasser au plus vite d’un adulte, même une énormité !

Par opposition, la nuit est une amie complice, qui enveloppe avec douceur les amants et calme Meursault. Les dernières lignes du roman racontent une nuit « chargée de signes et d’étoiles » et  un soir « comme une trêve mélancolique ». Meursault est alors en paix avec lui-même, en harmonie avec le monde naturel.


Mon avis :

Ce livre, je l’ai lu à l’école et je dois bien avouer être passée complètement à côté du texte de Camus. Depuis des années, je ne gardais qu’un souvenir de profond ennui, sans plus…Pourtant les classements littéraires décernent régulièrement à « L’étranger » une couronne de lauriers. Je me suis donc laissée convaincre: il était temps de relire cette œuvre avec un regard neuf.

J’ai à nouveau ressenti avec beaucoup d’intensité l’absurdité de cette histoire. Comment faire pour cerner Meursault, ce personnage étrange, pétri d’indifférence, qui refuse de se plier au mensonge et qui se laisse entraîner d’une manière peu vraisemblable dans une histoire abracadabrante ? Sa recherche éperdue d’authenticité et de vérité font de lui un être singulier, un étranger hermétique aux conventions sociales. À tel point que le lecteur finit par attendre la phrase qui le mettrait sur la piste logique de la folie. Il n’y a qu’au moment de sa révolte en cellule que ses idées, jetées pêle-mêle à l’aumônier, s’entrechoquent dans une grande confusion. Pourtant, Camus se garde bien de nous emmener franchement sur ce chemin par trop facile. La surprenante quiétude de Meursault après la tempête, sa communion avec les éléments naturels, sa faculté à se distancer, sèment à nouveau le doute dans l’esprit du lecteur. L’auteur préfère cultiver délibérément le questionnement. Le livre entier s’articule autour d’une phrase phare : « Quel est le sens de la vie ? »

Meursault est indéniablement un assassin. Il mérite donc une sanction juste.  Mais la justice des hommes est-elle toujours à la hauteur de sa tâche ? On a jugé le « monstre moral », pas le meurtrier. En invoquant la peine de mort, la justice devient elle-même un monstre de vanité: terrible constat d’absurdité. Ceux qui comme nous auront lu son journal, verront en Meursault au mieux une énigme, au pire un mauvais jeu de mots : l’homme qui « Meurt » comme un « sot »… pour la vérité.  

Il y aurait encore tant de choses à dire, mais je tiens à terminer sur une note positive : Camus a su dépeindre les couleurs de la vie au travers de l’absurde. C’est une magnifique prouesse construite autour d’un drame, n’est-ce pas ?…

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