dimanche 2 décembre 2012

La couleur des sentiments - Kathryn Stockett




[…]

« Pose tes fesses, Minny, que je t’explique les règles qu’on doit respecter pour travailler chez une patronne blanche ».

J’avais quatorze ans le jour même. Je me suis assise devant la petite table dans la cuisine de ma mère en jetant des regards en coin vers le gâteau au caramel qui refroidissait sur une étagère avant de recevoir son glaçage. Le jour de mon anniversaire je pouvais manger autant que je voulais. C’était le seul de l’année.

Bientôt je quitterais l’école et je commencerais à travailler pour de bon. Maman aurait voulu que j’aille jusqu’à la neuvième – elle aurait bien aimé elle aussi devenir maîtresse d’école au lieu d’être placée chez Miss Woodra. Mais avec le problème cardiaque de ma sœur et mon ivrogne de père, il restait plus que nous deux. Je savais déjà tout faire dans une maison. En rentrant de l’école, je préparais à manger et je faisais le ménage. Mais si j’allais travailler chez quelqu’un, qui s’occuperait de chez nous ?

Maman m’a pris par les épaules et m’a fait tourner sur ma chaise pour que je la regarde elle et pas le gâteau. Maman, c’était une dure. Elle avait des principes. Elle s’en laissait conter par personne. Elle m’a claqué des doigts à la figure si près que ça m’a fait loucher.

« Règle numéro un pour travailler chez une Blanche, Minny : c’est pas tes affaires. T’as pas à mettre ton nez dans les problèmes de la patronne, ni à pleurnicher sur les tiens – t’as pas de quoi payer la note d’électricité ? T’as mal aux pieds ? Rappelle-toi une chose : ces Blancs sont pas tes amis. Ils veulent  pas en entendre parler. Et le jour où Miss Lady Blanche attrape son mari avec la voisine, tu t’en mêles pas, compris ?

« Règle numéro deux : cette patronne blanche doit jamais te trouver assise sur ses toilettes. Ça m’est égal si t’as tellement envie que ça te sort par les tresses. Si elle en a pas pour les bonnes, tu trouves un moment où elle est pas là.

« Règle numéro trois… » Elle me remet le menton de face parce que je me suis encore laissée attirer par le gâteau. « Règle numéro trois, donc : quand tu cuisines pour des Blancs, tu prends une cuillère rien que pour goûter. Si tu mets cette cuillère dans ta bouche et qu’après tu la remets dans la marmite et qu’on te voit, c’est tout bon à jeter.

« Règle numéro quatre : Sers-toi tous les jours du même verre, de la même fourchette, de la même assiette. Tu les ranges à part et tu dis à cette Blanche qu’à partir de maintenant ça sera tes couverts.

« Règle numéro cinq : tu manges à la cuisine.

« Règle numéro six : tu frappes pas ses enfants. Les Blancs aiment faire ça eux-mêmes.

« Règle numéro sept : C’est la dernière, Minny. Tu écoutes ce que je te dis ? Pas d’impertinence !

-Maman, je sais, je sais…

-Oh, je t’entends, tu sais, quand tu t’en doutes pas et que tu râles dans ta barbe parce qu’il faut nettoyer le tuyau de la cuisinière, ou parce qu’il reste plus qu’un morceau de poulet pour la pauvre Minny ! Mais si tu parles mal à une Blanche le matin, tu iras mal parler dehors l’après-midi. »

Je voyais bien comment elle était, ma mère, quand Miss Woodra la faisait venir chez elle, et « oui ma’am » par-ci et « non ma’am » par-là, et « merci ma’am »…Pourquoi il faudrait que je sois comme ça ? Je sais comment tenir tête aux gens, moi !

« Maintenant approche et fais-moi un gros baiser pour ton anniversaire. Seigneur, tu pèses aussi lourd qu’un éléphant, Minny !

-J’ai rien mangé de la journée. C’est quand que j’aurai mon gâteau ?

-On dit pas c’est quand que, Minny. Parle correctement. Je t’ai pas élevée pour que tu parles comme un âne. »

Premier jour chez ma patronne blanche. J’ai mangé mon sandwich au jambon dans la cuisine, rangé mon assiette dans mon coin de placard. Quand sa petite morveuse de fille m’a fauché mon sac à main et l’a planqué dans le four, je lui ai pas crié après.

Mais quand la patronne blanche a dit : « Je tiens à ce que tu laves tous les mouchoirs à la main d’abord, puis que tu les mettes dans la machine », j’ai dit : « Pourquoi laver à la main alors que le lave-linge fait le travail ? Comme perte de temps, on fait pas mieux ! »

La patronne blanche m’a souri, et cinq minutes après j’étais dehors.

[…]

Extrait du livre : « La couleur des sentiments », de Kathryn Stockett, éd.Jacqueline Chambon, Actes sud.





L’auteur :

Kathryn Stockett
Kathryn Stockett est née en 1969 à Jackson, Mississippi, au sud des États-Unis. Elle est élevée par une nourrice noire, Demetrie, pour laquelle elle éprouve une grande affection et qui meurt l’année de ses 16 ans. Après un diplôme universitaire d’anglais et  d’« écriture créative », elle va vivre à New York en 1991. Elle travaille pendant 9 ans dans le monde de l’édition de presse et dans le marketing. En parallèle, elle écrit son premier roman sur fond de racisme, en hommage à Demetrie: « La couleur des sentiments ».  Il  est refusé par 60 agents littéraires, avant d’être enfin publié. Pourtant, très rapidement, il connaît succès phénoménal. Le best- seller  est publié en français en 2010. En 2011, il est couronné par le « Grand Prix des lectrices de Elle ». La même année, Tate Taylor, un ami d’enfance de Kathryn Stockett,  tourne l’adaptation cinématographique du roman.

L’histoire :

Nous sommes à Jackson, dans le Mississippi en Alabama, une région du sud des États-Unis, dans les années 60. Seul cinquante ans nous séparent de cette époque, mais le visage de la société d’alors est fort différent de celui que nous connaissons, puisque l’Alabama est un État qui applique des lois ségrégationnistes très strictes. Les Noirs qui ne s’y conforment pas sont arrêtés et jugés par un tribunal et le Ku Klux Klan maintient un climat de terreur, perpétrant des meurtres de sang froid en guise de représailles1. L’ambiance est tendue  et les Noirs de Jackson, qui peinent à joindre financièrement  les deux bouts, doivent faire profil bas s’ils veulent conserver leur emploi.

Dans ce contexte difficile, Kathryn Stockett  dépeint une société misogyne et raciste, au travers  de plusieurs portraits de femmes de ménage noires et du regard qu’elles portent  sur les patronnes blanches qui les emploient. Aibileen et son amie  Minny  sont ainsi confrontées quotidiennement, à des femmes souvent superficielles et oisives, étroites d’esprit, engoncées dans leur désir de respectabilité.  Elles se donnent bonne conscience en s’investissant dans des œuvres caritatives ou dans leur paroisse, mais ferment leurs yeux devant la misère qui sévit dans les quartiers noirs de leur propre ville. Pourtant, la voix de ces employées se fait tendre, lorsqu’elles parlent des enfants  dont elles ont la charge. Ces enfants qui, fatalement,  oublieront cette tendresse le jour où ils  seront eux-mêmes des employeurs.

Une jeune femme de 22 ans détonne au sein de cette société hypocrite et pétrie de faux semblants. C’est  Skeeter, la fille des Phelan,  une jeune bourgeoise de Jackson. Elle, ne méprise pas les Noirs. Bien au contraire, elle a profondément  aimé sa nourrice et peine à entrer dans le moule des convenances de façade,  celles qui maintiennent les Noirs à distance respectable. Son rêve ? Pouvoir gagner son indépendance et son émancipation grâce à sa plume. C’est ainsi que son chemin croise celui d’Aibileen, puis de Minny. Elle veut les convaincre de témoigner anonymement de leur vie quotidienne dans un livre qu’elle se chargerait d’écrire. Une Blanche qui s’intéresse à la vie des Noires de Jackson ? C’est du jamais vu et…c’est très dangereux.   La menace constante d’être découvertes, les aléas de leurs existences respectives,  la multiplication des entretiens où chacune doit se livrer avec sincérité vont, au fil du temps, construire les bases d’une indispensable solidarité et muer leurs liens improbables en véritable amitié. Vont-elles réussir à  publier ce recueil de témoignages ? Peut-être… mais à quel prix? 

Note :


1 : Si vous désirez  en savoir plus sur cette page de l’histoire des États-Unis, je vous invite à cliquer sur ce lien qui vous mènera à une page de mon blog dédiée à Rosa Parks.

Quelques citations :

-« À part d’être voleuse, il y a rien de pire pour une bonne que d’avoir une grande gueule. », p.26
-« Donc, dorénavant, au lieu d’aller dans les toilettes de la chambre d’amis, vous irez chez vous là-dehors. Ce sera bien, non ? », p.40
-« Je grimpe les marches quatre à quatre et m’assois devant ma machine à écrire, stupéfaite que ma mère ait pu chasser quelqu’un qui lui avait rendu le plus grand service de son existence en élevant ses enfants, en m’apprenant la bonté et l’estime de soi. » p.102
-« Je me demande si les femmes s’intéressent réellement au football, ou si elles veulent seulement plaire à leurs maris. », p.108
-« Elles élèvent un enfant blanc, et vingt ans après l’enfant devient  leur employeur. Le problème, c’est qu’on les aime, et qu’elles nous aiment, et pourtant… », p.130
-« Qu’est-ce que ça peut vous faire tout ça ? À vous, la Blanche ? », p. 197
-« Si les Blanches lisent mon histoire, je veux qu’elles sachent ça. Dire merci quand on le pense pour de bon, quand on se rappelle que quelqu’un a vraiment fait quelque chose pour vous –elle secoue la tête, baisse les yeux sur la table au plateau rayé et écorché -, ça fait tellement de bien. », p.308
-« Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru. »

Mon avis : 

Le style est soigné, avec une écriture qui s’adapte aux personnages et le rythme m’a semblé parfait. J’ai été captivée par l’histoire, j’y ai trouvé tous les ingrédients qui incitent à poursuivre une lecture avec  bonheur : beaucoup d’humour, de la tendresse, une intrigue qui maintient le suspense, une histoire d’amour, mais également des coups bas, des personnages qui hérissent le poil, le portrait d’une société avec ses peurs et sa violence…

Kathryn Stockett écrit, à propos de son roman : « Je suis à peu près certaine de pouvoir dire qu’aucun membre  de notre famille n’a jamais demandé à Demetrie ce qu’on ressentait quand on était une Noire travaillant pour une famille de Blancs dans le Mississippi. Il n’est jamais venu à l’idée d’aucun d’entre nous de lui poser cette question. […] J’ai regretté, pendant bien des années, de ne pas avoir été assez âgée et assez attentionnée pour poser cette question à Demetrie. J’avais seize ans à sa mort. J’ai passé des années à imaginer ce qu’aurait été sa réponse. Et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre. » 

Un  roman qui incite à la tolérance et au respect envers chacun : les sentiments n’ont pas de couleur…

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