mercredi 3 février 2016

L’horreur de Dunwich - Howard Phillips Lovecraft


[…]

Armitage, qui avait lu le hideux journal, savait trop bien à quel genre de manifestation il devait s’attendre ; mais il craignait d’ajouter à la terreur des gens de Dunwich en donnant certains indices ou soupçons. Il espérait pouvoir vaincre le mal sans rien révéler au monde du monstre auquel il aurait échappé. Dès que les ombres s’épaissirent, les indigènes commencèrent à partir chacun chez soi, pressés de se barricader dans les maisons en dépit de la preuve flagrante que toutes les serrures et les verrous humains étaient inutiles contre une force qui pouvait à son gré ployer les arbres et broyer les maisons. Ils hochèrent la tête devant la résolution des visiteurs de monter la garde près des ruines des Frye à côté du ravin; et en les quittant, ils ne s’attendaient guère à jamais revoir les veilleurs.

La terre gronda sous les collines cette nuit-là, et les engoulevents piaillèrent de façon menaçante. De temps à autre, un coup de vent soufflait de Cold Spring Glen, imprégnant l’air lourd de la nuit d’une puanteur indescriptible ; une puanteur que les trois veilleurs avaient déjà perçue quand ils se penchaient sur un monstre agonisant qui pendant quinze ans et demi avait passé pour un être humain. Mais l’abomination attendue ne se montra pas. Ce qui s’embusquait au fond du ravin attendait son heure, et Armitage déclara à ses compagnons qu’il serait suicidaire de vouloir l’attaquer en pleine nuit.

Une aube blême se leva et les bruits nocturnes cessèrent. La journée s’annonçait grise, morne, avec de temps en temps un peu de crachin ; des nuages de plus en plus épais s’accumulaient au nord-est des collines. Les hommes d’Arkham ne savaient trop que faire. S’étant mis à l’abri de l’averse qui redoublait sous les rares appentis intacts des Frye, ils discutaient de l’opportunité d’attendre, ou de provoquer l’attaque en descendant au fond du ravin en quête de leur monstrueux gibier sans nom. Le déluge se faisait plus violent, et des coups de tonnerre  assourdis venaient d’horizons lointains. De larges éclairs illuminèrent le ciel, puis une flèche fourchue étincela, toute proche comme si elle plongeait au cœur du ravin maudit. Comme le ciel devenait très sombre, les veilleurs espérèrent que l’orage serait bref, intense et suivi d’un temps serein.

Il faisait encore affreusement sombre quand, à peine plus d’une heure après, une rumeur de voix confuses se fit entendre sur la route. Presque aussitôt apparut un groupe affolé de plus de douze hommes courant, criant et même gémissant avec frénésie. Quelqu’un qui marchait en tête parvint à sortir quelques mots en sanglotant, et les hommes d’Arkham eurent un sursaut lorsque ces mots prirent une forme cohérente.

« Oh ! mon Dieu, mon Dieu, disait la voix étranglée. Vlà qu’ça r’vient, et en plein jour à c’t’heure ! L’est sorti – l’est sorti et y marche, juste là, et Dieu sait quand y s’ra sur nous ! »  

[…]

Extrait de : « L’horreur de Dunwich », de H.P. Lovecraft, éd. Folio, p.77 à 79.




L’histoire :

Une campagne étrange et désolée, parsemée d’arbres trop grands. Des marais croupissants surplombés d’antiques sépultures et de lieux de cultes sataniques. En plein milieu, un hameau délabré qui se terre frileusement au fond d’une vallée, mité d’une multitude de bicoques désertées. De rares villageois qui font des apparitions furtives et inquiètes. Leurs unions consanguines en ont fait une race de dégénérés à l’intelligence limitée et au comportement malsain. Voilà pour le décor…

Imaginez maintenant, non loin de là, à flanc de colline, une vieille ferme retirée, habitée par un grand-père à moitié fou, sorcier à ses heures, et par sa fille, une albinos au teint blafard, pas très nette de sa personne. Elle élève un fils, Wilbur, né de père inconnu. Mais voilà…il grandit trop vite, d’une manière vraiment…phénoménale. Il est aussi trop intelligent. Et puis, il n’inspire à tous qu’une grande aversion, car il pue et ressemble à un bouc. Même les chiens le détestent. 

Stop…je ne vais pas tout vous raconter tout de même ! Sachez seulement qu’un jour, Wilbur dérobe un livre de magie noire redoutable, gardé prudemment sous clé, le Necronomicon. Mais le docteur Armitage, un savant éclairé, ne compte pas le laisser faire sans combattre…

 L’auteur et son livre:

Howard Phillips Lovecraft
Howard Phillips Lovecraft (1890 – 1937) est un écrivain et poète américain. Il ne connut que peu de succès à son époque, mais de nos jours, il est devenu un auteur de référence pour les amateurs du genre fantastique. 

Il a publié la nouvelle « L’horreur de Dunwich » en 1928.

Quelques citations :

-« Les étrangers passent à Dunwich le plus rarement possible, et depuis certains moments d’horreur, tous les écriteaux qui indiquaient sa direction ont été abattus. » p. 13

-« On assure que ces oiseaux sont des psychopompes qui guettent les âmes des mourants et qu’ils rythment leurs cris étranges à l’unisson des râles d’agonie. »p. 16

-« Le géant à mine de bouc penché devant lui semblait la progéniture d’une autre planète ou d’une autre dimension; quelque chose qui n’était qu’à moitié humain, et lié aux noirs abîmes d’essence et d’entité qui s’étendent tels des fantasmes de titan au-delà de toutes les sphères de la force et de la matière, de l’espace et du temps. » p.41

-« La nuit tomba sur un pays accablé, trop passif pour organiser une défense efficace. »p. 61

-« Il criait que le monde était en péril, que les Anciens voulaient le dépouiller et l’arracher du système solaire et du cosmos de la matière pour le réintégrer dans quelque autre plan ou niveau d’entité d’où il était autrefois tombé, voici des éternités. » p. 71

-« De quels puits ténébreux de crainte ou d’émotions achérontiques, de quels gouffres insondés de conscience extra-cosmique, ou d’obscure hérédité longtemps secrète s’arrachaient ces coassements tonitruants à demi articulés ? » p.91

Mon avis :

Ce qui m’a le plus surpris à la lecture de cette nouvelle est qu’elle puisse avoir été publiée en 1928. Le vocabulaire et l’imagination singuliers de Lovecraft a certainement dû décontenancer ses contemporains, peu familiers du genre fantastique. Est-ce là une explication au désamour du public de l’époque pour cet auteur ? Lisez donc les citations ci-dessus : le style est avant-gardiste et assez pointu, étonnant n’est-ce pas ? C’est un terreau qui a peut-être contribué à nourrir l’imagination d’écrivains qui, par la suite, ont également choisi d’explorer des univers peuplés de créatures surnaturelles, comme Lovecraft… 

Bien que j’aie déploré quelques longueurs et un grand nombre de clichés, Lovecraft m’a portée assez facilement jusqu’au point final. Il aime bichonner ses décors, ainsi que ses ambiances et sait distiller le suspense. Au final, la lecture s’est avérée plutôt distrayante.

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